quinta-feira, 19 de julho de 2018

C’est ainsi que Poutine est sorti victorieux d’Helsinki

Par Nasser Kandil
Il était clair qu’à la base, les décideurs américains, en permettant la tenue d’un sommet avec le président russe Vladimir Poutine, voulaient que leur président évite de se laisser emporter par les tentatives de Poutine de l’attirer sur un terrain où la Russie apparaîtrait comme un partenaire à part entière dans la résolution des dossiers et crises internationaux en suspens. Ce serait un aveu de la fin de l’unilatéralisme par lequel Washington mène sa politique dans le monde. Ce qui était demandé, c’est la reconnaissance d’un partenariat partiel dans des dossiers où la Russie a une influence certaine, en particulier la Syrie et l’Ukraine, et le marchandage dans ces dossiers par la concession d’une victoire russe en Syrie contre la défaite de l’Iran, et l’allègement des sanctions contre l’adhésion russe à une solution conforme à la vision américaine en Ukraine.
La conférence de presse tenue par les deux présidents après le sommet a clairement révélé que le sommet a réuni deux pays détenant tous les dossiers du monde, et la Russie a semblé être l’État le plus important et le plus influent, et le partenaire désormais incontournable dans toutes les politiques internationales. Les sujets qui ont été abordés à la conférence sont toutes des questions  mondiales, et cela signifie un assentiment américain, le premier depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union Soviétique, que le temps de l’unilatéralisme est révolu et que l’alliance que le président russe est venu représenter au sommet est un partenaire à part entière dans la gestion du monde, ses économies et ses politiques, et la réalisation de la sécurité et de la paix en son sein.
Le président russe a réussi à éviter tout compromis sur ce qu’il considère comme des réalisations russes dans le dossier ukrainien, en particulier le rattachement de la Crimée, offrant au président américain l’occasion de souligner à ses adversaires étasuniens qu’il a exprimé son opinion divergente. Le président russe a également réussi à imposer publiquement, et avec le consentement américain, son partenariat dans la poursuite des négociations dans le dossier coréen, alors que l’administration américaine avait tendance à en faire un accord bilatéral américano-coréen. Il a également réussi à confirmer l’alliance qui le lie à l’Iran en défendant l’accord sur son dossier nucléaire et en le décrivant comme le pays le plus respectueux des normes de l’Agence internationale de l’énergie atomique, allant même jusqu’à ne pas concéder au président américain un seul mot indiquant une restriction de la présence iranienne dans les dossiers régionaux, et particulièrement en Syrie, et se contentant de lui laisser le loisir d’appeler à resserrer les pressions sur l’Iran, comme sujet controversé avec le président russe.
Dans le contexte syrien, il est clair que l’acceptation américaine de la victoire russe et celle du président syrien n’a pas été rétribuée. A la conférence de presse, l’insistance de Poutine à poursuivre le processus d’Astana sous les auspices de la Russie, de la Turquie et de l’Iran est le signe de sa détermination à considérer la victoire comme russo-syro-iranienne. Ainsi, le projet de marchandage porté par le président américain s’est évanoui, car il n’est pas question que la Russie accepte la sortie de l’Iran et son transfert dans le camp des vaincus en échange de la reconnaissance de la victoire de la Syrie et de la Russie. Il est encore plus clair que le discours du président russe sur le désengagement dans le Golan, signé en 1974, en tant que cadre qui concerne la Russie, est directement relié à l’exécution des résolutions du Conseil de sécurité, notamment la résolution 338 relative au retrait israélien du plateau du Golan et ce, en opposition à la conception israélo-américaine reliant le désengagement à l’annexion du Golan. Poutine a appréhendé le désengagement dans son cadre international pour les questions de conflit, ce qui lui a permis de l’intégrer dans le cadre global des lois internationales et des résolutions onusiennes pour tous les conflits, en particulier dans la région. Et c’est par ce concept que la Russie est déterminée à s’opposer à la politique américaine unilatérale.
Il apparaît que la force sur laquelle s’est appuyé le président Poutine lors de ses négociations réussies, pour tracer une feuille de route des négociations avec Washington et la concrétisation de divers cadres et organes pour les mener, découle de sa conscience de l’importance des cartes qu’il détient, tant au niveau du dilemme américain en Syrie et ses choix difficiles entre la confrontation de la progression de l’armée syrienne ou le repli face à cette progression sans espoir de compromis qui lui garantirait l’association à ses succès, qu’au niveau de l’éventualité d’un échec en Corée du Nord et ses dangers. Toutefois, et tel qu’il apparaît de la conférence de presse, les deux dossiers les plus importants, qui expliquent la supériorité de Poutine, en dehors de son talent et de ses valeurs intrinsèques, concernent :
  • D’une part, la fâcheuse situation dans laquelle se trouve le président américain avec l’enquête sur l’intervention russe dans les élections américaines, et la capacité de Poutine à présenter un plaidoyer favorable et un témoignage précieux en faveur de Trump
  • D’autre part, la situation économique américaine difficile et l’aptitude de la Russie à offrir des opportunités d’investissement prometteuses pour les entreprises américaines, se traduisant par la constitution d’un groupement d’hommes d’affaires conjoint entre les deux pays ; puis l’annonce de la prédisposition de la Russie à accorder aux Etats-Unis une part du marché pétrolier et gazier européen, sans concurrence des prix et sans guerre commerciale ; ce que Trump a essayé d’obtenir de l’Europe, en pesant de tout son poids, sans succès. Poutine a compris le mot-clé à travers l’attaque de Trump sur le Nordstream qui fournit l’Europe en gaz russe, et lui a tenu un discours qui s’adresse à l’homme d’affaires défendant les intérêts des entreprises américaines ayant investi des milliards de dollars dans l’extraction du pétrole et du gaz de schiste pour leur entrée dans les marchés internationaux.
A travers ce sommet, Poutine a mis en place des connections qui commencent tranquillement par des petits points de départ, en suivant un processus d’apaisement dans les dossiers brûlants, pour enchaîner les succès et marquent le recul des paris américains sur le cloisonnement des dossiers, sur les sanctions et sur l’affrontement de l’alliance formée avec Israël et l’Arabie Saoudite qui affaiblirait l’Iran et l’obligerait à des compromis. Tout désengagement devient de fait une partie du réseau des connections.

 ***

 L’analyse succincte du Général Amine Htaite

Le sommet d’Helsinki a déçu les espoirs de certains et confirmé les attentes d’autres en matière de consensus pour prévenir le conflit et reconnaître les intérêts possibles.
La Russie a arraché une approbation américaine implicite pour son association en tant que partenaire dans les dossiers internationaux et l’uni-polarité mondiale n’est plus. Elle a affirmé son droit d’accès au marché européen, en tenant compte des intérêts américains notamment dans le domaine du gaz.
La Russie a confirmé que la victoire en Syrie n’est pas sujette à dérogation. Le régime continue, les alliés restent, la Syrie est unie, les étrangers doivent partir, et la sécurité d’Israël n’est assurée que par l’exécution de l’accord de désengagement de 1974, et rien d’autre.
La Crimée n’est pas négociable et le monde et l’Ukraine doivent reconnaître ce fait accompli.
2) Quant aux Etats-Unis : Trump a perdu une partie du prestige de la présidence américaine et n’a rien obtenu concernant l’Iran et ses alliés. Le plus important de ce qu’il a pu obtenir est la facilitation russe pour commercialiser le gaz américain en particulier en Europe.
En résumé, sont désappointés ceux qui ont parié sur une victoire américaine en Syrie, ou sur l’isolement de l’Iran et son encerclement régional, ou sur l’engagement de la Russie à satisfaire les exigences d’Israël ou son abandon de la Crimée.
Les dossiers chinois, coréen et européen sont restés flous.

sábado, 14 de julho de 2018

Clarín: EUA manipulam Lava Jato para destruir o Brasil e a AL

Por El Clarín Chile, com tradução da Carta Maior
Num discurso feito em julho deste ano, no qual felicitava a si mesmo, o subprocurador geral estadunidense Kenneth A. Blanco, que dirigia a Divisão Penal do Departamento de Justiça (porque logo o Secretário do Tesouro, Steve Mnuchin, o escolheu para encabeçar a Direção de Investigação sobre Delitos Financeiros), se referiu ao veredito condenatório ditado contra o ex-presidente do Brasil, Lula da Silva, como o principal exemplo dos “resultados extraordinários” alcançados graças à colaboração do Departamento de Justiça (DOJ, por sua sigla em inglês) com os promotores brasileiros na operação “anti corrupção” chamada Lava Jato.
A unidade da Divisão Penal do DOJ que colabora com a Lava Jato é a Seção de Fraudes. De novembro de 2014 até junho de 2017, quem dirigia a Seção de Fraudes do DOJ era ninguém menos que Andrew Weissman. Ao deixar essa função, ele foi transferido e passou a formar parte do grupo de choque contra Trump encabeçado pelo Procurador Especial do FBI, Robert Mueller. Weissman tem sido, há muito tempo, o principal assessor de Mueller, e seu histórico de conduta indevida lhe valeu o apelido de “pitbull judicial de Mueller”.
Agora que se está ficando evidente o assalto judicial de Mueller contra a Presidência dos Estados Unidos, com cada vez mais membros de sua equipe ficando expostos por sua corrupção e atos ilegais, é de se esperar que sua operação latino-americana, a Lava Jato, terá a mesma sorte.
Como se sabe, Weissman foi retirado da equipe de caça às bruxas porque transcendeu à luz pública sua parcialidade a favor de Hillary Clinton. Agora cada vez que se menciona a Weissman na imprensa estadunidense é para fazer referência à profunda corrupção que inunda o Departamento de Justiça e o FBI.
As ex-presidentas do Brasil e da Argentina, Dilma Rousseff e Cristina Fernández de Kirchner, respectivamente, denunciaram na semana passada que os líderes nacionalistas e progressistas de todo o continente estão sendo submetidos sistematicamente ao que denominam lawfare, o uso da lei como arma de guerra, com o propósito de impor mudanças de governo e instalar chefes de Estado comprometidos com as políticas de austeridade neoliberal que vão destruindo a região. O discurso de Blanco demonstra que por trás do tal lawfare estão os mesmos interesses imperiais que buscam dar um golpe de Estado em seu próprio país, depor o presidente Donald Trump do seu cargo e instalar alguém ainda mais fiel aos interesses do mercado.
Em discurso mais recente, Blanco se jactou do papel do DOJ em toda esta farsa, durante um evento chamado Diálogo Interamericano, na palestra “Lições do Brasil: Crise, corrupção e cooperação global”. Na ocasião, Blanco deu as boas-vindas ao seu amigo Rodrigo Janot, quem foi há até pouco tempo, e durante anos, o Procurador Geral da República do Brasil, e um dos principais sicários da Lava Jato.
“É difícil imaginar, na história recente, uma melhor relação de cooperação que esta entre o Departamento de Justiça dos Estados Unidos e os procuradores brasileiros. Esta cooperação nos ajudou de forma substancial com uma série de temas públicos que agora estão resolvidos, e continuamos juntos em uma série de investigações”, afirmou Blanco.
“A cooperação entre o DOJ e o Ministério Público brasileiro levou a resultados extraordinários. Só em 2016, por exemplo, o FBI e a Lava Jato estiveram cooperando e se coordenaram nas resoluções de quatro casos relacionados com a Lei sobre Práticas Corruptas no Exterior (FCPA por sua sigla em inglês), ligado às empresas Embraer, Rolls Royce, Braskem e Odebrecht. O caso da Odebrecht em particular é notável, devido ao seu alcance e sua extensão”, continuou Blanco, que também lembrou que “os procuradores brasileiros conseguiram um veredito condenatório contra o ex-presidente Lula da Silva, acusado de receber subornos da empreiteira OAS em troca de contratos com a Petrobras. Casos como este são os que colocaram o Brasil no topo do ranking dos países que trabalham para combater a corrupção tanto dentro quanto fora do país”.
Blanco revelou, nesse discurso, que a cooperação entre o DOJ e os procuradores brasileiros é tão grande que “operam inclusive fora dos processos formais, como nos tratados de assistência judicial mútua”, que consistem em simples ligações telefônicas de uns para outros, para trocar informações ou solicitar evidências driblando as formalidades legais quando é necessário.
Procuradores e promotores de toda a região entram e saem dos escritórios do Departamento de Justiça estadunidense (o mexicano Raúl Cervantes, quem Blanco considera um “bom amigo”, a panamenha Kenia Porcell”, e muitos outros na Colômbia, no Equador e em vários países do continente) para falar sobre as ações “contra a corrupção”, segundo o discurso do subprocurador. Embora o mesmo não tenha citado os juízes Claudio Bonadio e Sérgio Moro – responsáveis pelas condenações a Lula da Silva e Cristina Fernández de Kirchner, respectivamente – sabe-se que ambos também são parte desse esquadrão de elite judiciário, e figuras centrais da nova política de choque para o continente.

sábado, 7 de julho de 2018

Ce que prépare Donald Trump

Ce que prépare Donald Trump

Après avoir observé les références historiques de Donald Trump (le compromis constitutionnel de 1789, les exemples d’Andrew Jackson et de Richard Nixon) et la manière dont ses partisans perçoivent sa politique, Thierry Meyssan analyse son action anti-impérialiste. Il ne s’agit pas pour le président états-unien d’opérer un retour en arrière, mais au contraire d’abandonner les intérêts de la classe dirigeante transnationale afin de développer son économie nationale.
 | DAMAS (SYRIE)  

Le problème

En 1916, durant la Première Guerre mondiale, Lénine analysait les raisons qui conduisirent à l’affrontement entre les empires de son époque. Il écrivit alors : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Dans cet ouvrage, il précisait ainsi sa pensée : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes ».
Les faits ont confirmé la logique de concentration du capitalisme qu’il décrivait. Elle a substitué en un siècle un nouvel empire aux précédents : « L’Amérique » (à ne pas confondre avec le continent américain). À force de fusions-acquisitions, quelques sociétés multinationales ont donné naissance à une classe dirigeante globale que l’on peut voir se congratuler chaque année en Suisse, à Davos. Ces gens ne servent pas les intérêts du peuple états-unien et ne sont d’ailleurs pas nécessairement états-uniens, mais instrumentent les moyens de l’État fédéral US pour maximiser leurs profits.
Donald Trump a été élu comme président des États-Unis sur sa promesse de revenir à l’état antérieur du capitalisme, celui du « rêve américain » par la libre-concurrence. On peut certes poser a priori, comme Lénine, que ce rétablissement est impossible, le nouveau président s’est pourtant engagé dans cette voie.
Le cœur du système capitaliste impérial est exprimé par la doctrine du Pentagone, formulée par l’amiral Arthur Cebrowski : le monde est désormais divisé en deux. D’un côté des États développés et stables, de l’autre des États pas encore intégrés à la globalisation impériale et donc voués à l’instabilité. Les forces armées US ont pour mission de détruire les structures étatiques et sociales des régions non-intégrées. Depuis 2001, elles ont patiemment détruit le « Moyen-Orient élargi » et s’apprêtent aujourd’hui à faire de même dans le « Bassin des Caraïbes ».
Force est de constater que la manière dont le Pentagone appréhende le monde s’appuie sur les mêmes concepts que ceux utilisés par des penseurs anti-impérialistes comme Immanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi ou Samir Amin.

La tentative de solution

L’objectif de Donald Trump consiste donc à la fois à réinvestir les capitaux transnationaux dans l’économie US et à ramener le Pentagone et la CIA de leur fonction impérialiste actuelle à la Défense nationale. Pour ce faire, il doit se retirer des traités commerciaux internationaux et dissoudre les structures intergouvernementales qui fixent l’ordre ancien.
Défaire les traités commerciaux internationaux
Dès les premiers jours de son mandat, le président Trump a retiré son pays de l’Accord de partenariat transpacifique qui n’avait pas encore été signé. Ce traité commercial avait été conçu au plan stratégique pour isoler la Chine.
Ne pouvant annuler la signature de son pays de traités en vigueur comme l’Accord de libre-échange nord-américain, il a commencé à les détricoter en imposant divers droits de douane qui en violent l’esprit, mais pas la lettre.
Recadrer ou dissoudre les structures intergouvernementales
Nous l’avons souvent relaté ici, les Nations unies ne sont plus un forum pour la paix, mais un instrument de l’impérialisme US dans lequel quelques États continuent à résister. C’était déjà le cas lors de la politique soviétique de la chaise vide (guerre de Corée) et ce l’est à nouveau depuis juillet 2012.
Le président Trump a directement attaqué les deux principaux outils impérialistes au sein de l’Onu : les opérations de maintien de la paix (qui se sont substituées aux missions d’observation prévues à l’origine par la Charte) et le Conseil des droits de l’homme (dont la seule fonction est de justifier les guerres humanitaires de l’Otan). Il a siphonné le budget des premières et a retiré son pays du second. Il vient par contre de perdre l’élection du directeur de l’Organisation internationale pour les migrations, laissant pour le moment le champ libre au trafic mondial des êtres humains. Il ne s’agit évidemment pas pour lui de détruire l’Onu, mais de la recadrer pour la ramener à sa fonction initiale.
Il vient de torpiller le G7. Cette rencontre, initialement prévue pour échanger des points de vue, était devenue à partir de 1994 un outil de la domination impériale. En 2014, il s’est transformé en un instrument anti-Russe ; conformément à ce qui était devenu la nouvelle stratégie des anglo-saxons visant à « faire la part du feu », c’est-à-dire à éviter une Guerre mondiale en délimitant l’empire aux frontières de la Russie et en isolant celle-ci. Le président Trump s’est évertué durant la réunion de Charlevoix à montrer à ses alliés désemparés qu’il n’était plus leur suzerain et qu’ils devraient se débrouiller seuls.
Enfin, après avoir tenté d’utiliser la France pour dynamiter l’Union européenne, il s’est tourné vers l’Italie où il a envoyé Steve Bannon pour créer un gouvernement anti-système avec l’aide de banques US. Rome a déjà fait alliance avec cinq autres capitales contre Bruxelles.
Réinvestir dans l’économie productive
Par diverses mesures fiscales et douanières, rarement votées par le Congrès et plus souvent prises par décret, le président Trump encourage les grandes sociétés de son pays à rapatrier leurs usines dans son pays. Il s’en est immédiatement suivi une reprise économique qui est à peu près la seule chose que la presse lui reconnaisse.
Cependant, on est très loin de constater un recul de la Finance. Probablement celle-ci continue à prospérer en dehors des USA, donc à pomper les richesses du reste du monde.
Réorienter le Pentagone et la CIA
C’est évidemment le plus difficile. Lors de son élection, le président Trump disposa des voix des hommes de troupes, mais pas de celles des officiers supérieurs et généraux.
Donald Trump est entré en politique le 11 septembre 2001. Il a immédiatement contesté la version officielle des événements. Par la suite, il s’est étonné des contradictions du discours dominant : alors que les présidents Bush Jr. et Obama ont déclaré vouloir éliminer les mouvements jihadistes, on a observé au contraire une multiplication drastique et une globalisation du jihadisme durant leurs mandats allant jusqu’à la création d’un État indépendant en Iraq et en Syrie.
C’est pourquoi, dès son entrée en fonction, le président Trump s’est entouré d’officiers ayant une autorité reconnue dans ses armées. C’était pour lui la seule option, à la fois pour prévenir un coup d’État militaire et pour se faire obéir dans la réforme qu’il souhaitait entreprendre. Puis, il a donné carte blanche aux militaires dans leur ensemble pour tout ce qui concerne la tactique sur le terrain. Enfin, il ne manque aucune occasion pour réaffirmer son soutien aux Forces armées et aux services de Renseignement.
Après avoir retiré leurs sièges permanents au président des chefs d’état-major et au directeur de la CIA au sein du Conseil national de sécurité, il a ordonné de cesser de soutenir les jihadistes. Progressivement, on a vu Al-Qaeda et Daesh perdre du terrain. Cette politique se poursuit aujourd’hui avec le retrait du soutien US aux jihadistes au Sud de la Syrie. Désormais, ceux-ci ne forment plus d’armées privées, mais uniquement des groupes épars utilisés pour des actions terroristes ponctuelles.
Dans la même lignée, il a d’abord feint de renoncer à dissoudre l’Otan si celle-ci acceptait d’ajouter à sa fonction anti-Russe, une fonction anti-terroriste. Il commence désormais à montrer à l’Otan qu’elle ne dispose pas de privilèges éternels, comme on l’a vu avec le refus d’accorder un visa spécial pour un ancien secrétaire général. Surtout, il commence à rogner sa fonction anti-Russe. Ainsi négocie-t-il avec Moscou l’annulation des manœuvres de l’Alliance en Europe de l’Est. En outre, il pose des actes administratifs attestant le refus des alliés de contribuer à la hauteur de leurs moyens à la défense collective. De la sorte, il se prépare à faire exploser l’Otan lorsqu’il le jugera possible.
Ce moment n’interviendra que lorsque la destructuration des relations internationales arrivera simultanément à maturité en Asie (Corée du Nord), au Moyen-Orient élargi (Palestine et Iran) et en Europe (UE).
Ce qu’il faut retenir
- Le président Trump n’est absolument pas le personnage « imprévisible » qu’on nous décrit. Bien au contraire, il agit de manière tout à fait réfléchie et logique.
- Donald Trump prépare une réorganisation des relations internationales. Ce changement passe par un bouleversement complet et soudain, dirigé contre les intérêts de la classe dirigeante transnationale.

domingo, 1 de julho de 2018

How Adam Smith would fix capitalism bbb

 Jesse Norman JUNE 22, 20188

 Capitalism in flames, populism and nationalism on the march across Europe, a US president bent on demolishing free trade, a British shadow chancellor calling openly for the overthrow of capitalism itself . . . the 21st century is not going to script. The market system from which global prosperity has emerged over two centuries is now under attack from all sides, its basic legitimacy assailed from the right by critics of unfair competition and crony capitalism, from the left by campaigners against inequality and “market fundamentalism”. More than any other, the Scottish political economist and philosopher Adam Smith stands at the centre of this ideological battlefield, while around him clash competing views of economics, markets and societies. For many on the right of politics, the author of The Wealth of Nations is a founding figure of the modern era: the greatest of all economists; an eloquent advocate of laissez-faire, free markets, the “invisible hand” and the liberty of the individual; and the staunch enemy of state intervention in a world released from the utopian delusions of communism. For many on the left, Smith is something very different: the true source and origin of “market fundamentalism”, homo economicus and the efficient market hypothesis; the prime mover of a materialist ideology that is sweeping the world and corrupting real sources of human value; an apologist for wealth and inequality and human selfishness — and a misogynist to boot. A portrait of Adam Smith by John Kay (1790) © Getty Which, then, is the real Adam Smith? In fact, both these views are hopeless caricatures. Smith was not an advocate of laissez-faire; the phrase “invisible hand” occurs just once in The Wealth of Nations; and he did not oppose all state interventions in markets. Indeed, he positively advocates a range of them, from specific forms of taxation to regulation of the banks. He did not think selfishness was a virtue, and he was not a misogynist; far from originating the idea of “market fundamentalism”, he would have opposed it; and homo economicus and the efficient market hypothesis are later ideas that badly distort Smith’s own views. Industrial capitalism itself, as the combination of freely trading markets and autonomous corporations, is a 19th-century phenomenon, and only emerged two generations after his death. The real Adam Smith is a vastly wiser and more subtle thinker. He forces us to discard the usual simplistic slogans and tired clichés. But more than this: he still has a vast amount to teach us, not merely about economics and markets and trade, but about the deepest issues of inequality, culture and human society facing us today. Far from attacking Smith, we must turn to him again. For we cannot understand, or address, the problems of the modern world without him. © Matthew Cook One thing is clear: Smith is by far the most influential economist who has ever lived. Virtually every great economist of the past two centuries has invoked his name. Every major modern branch of economics, from the so-called neoclassical mainstream to the Austrian and Marxist schools and the more recent offshoots of institutional, developmental and behavioural economics, traces its roots back to Smith. Meanwhile politicians, academics and pub bores around the world have found the authority of The Wealth of Nations and the simplicity of its core ideas an irresistible combination, and routinely draw on them to dignify and adorn their own beliefs or arguments, however dubious they may be. The result has been to obscure Smith’s ideas, and to breed myths without number. For Smith is so intellectually fertile, so multi-faceted and so quotable that he offers constant temptations to over-interpretation or outright theft. Indeed, he can be read as anticipating an astonishing range of contemporary events. One such is the rise of celebrity politics, from the interaction of modern technology with the human disposition to admire the rich and the powerful, and the human capacity for mutual sympathy, both ideas Smith discusses in his less well-known but no less brilliant first book, The Theory of Moral Sentiments. Another is the logic or otherwise of Britain’s departure from the European Union. After all, during the war of independence, Smith argued in relation to the American colonies that Britain faced a clear choice: either to separate entirely from them, or to form an imperial union, in which case sovereignty, and in due course the seat of government itself, would end up slowly being transferred to America. It is no small irony that Smith himself detested controversy. A man of gentle and retiring disposition, he led a life of academic uneventfulness. Born in Kirkcaldy, Fife, in 1723, he went to study first at the university of Glasgow, and then in 1740 at Balliol College, Oxford — which he much disliked. One can understand why, since Balliol at that time was High Church, Tory, factional, costly and Scotophobic; and Smith was Presbyterian, Whiggish, sociable, impecunious and a Scot. It was not a happy combination. Smith left Oxford in 1746, and after a period at home returned to Glasgow as a professor. In 1764 he embarked on an extended tour of France as tutor to the young Duke of Buccleuch, before finally taking a position as a Commissioner of Customs for Scotland. Over 40 years he published The Theory of Moral Sentiments (1759) and An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776), and very little else. As to his private views, we know very little. In politics he was broadly Whiggish in his belief in the virtues of constitutional monarchy, religious toleration and personal freedom. But he remained remarkably close-lipped about his own political views throughout his life. He was famously absent-minded, once being so engrossed in conversation that he fell into a tanner’s pit. He never married, and he had no children. As far as we know, there were no secret loves, no hidden vices, no undergraduate pranks, no adult peccadilloes: when it comes to juicy personal detail, Smith’s life is a featureless Sahara. © Matthew Cook But if Smith’s life was uneventful, the times he lived in were not; indeed, they were tumultuous. The Union between England and Scotland forged in 1707 was, then as now, a bitterly contested affair. But it proved to be a foundation of modern Scottish nationhood, and it set in motion a transformation that made Scotland one of the tiger economies of the 19th century. Union opened the way for Scotland to leave feudalism behind and become what Smith calls a “commercial society”, based not on personal subordination but on markets and trade. But that process was by no means preordained. After all, in their quest to reclaim power for the Stuart monarchy, which had been dispossessed in 1688, the Jacobites repeatedly rebelled. In their last and greatest revolt, under Bonnie Prince Charlie in 1745, the Jacobites came within 120 miles of London and might have taken the city had they not been tricked by false English intelligence. If they had succeeded, then — who knows? — the entire political and religious settlement of Britain might have changed. However, Scotland’s 18th-century transformation was not merely economic; it was cultural and intellectual as well, and it took the country from the edge to the centre of European thought. What is now known as the Scottish Enlightenment included a dazzling array of thinkers in philosophy, the natural sciences, law, history, and literature as well as political economy, social psychology and ethics — a generation comparable to Dr Johnson, Edmund Burke, Joshua Reynolds, David Garrick, Oliver Goldsmith and Edward Gibbon south of the border. Smith once described the great philosopher-statesman Burke as “the only man, who, without communication, thought on economic subjects exactly as he did”. But Smith’s closest friend and deepest influence was David Hume, and he and Hume — by any measure one of the greatest philosophers of all time — were at the heart of this remarkable Scottish intellectual transformation. They were an unusual pair. Hume, the older man by 12 years, was worldly, open, witty, full of small talk, banter and piercing aperçus, a lover of whist, a gourmand and a flirt; Smith by contrast was reserved, private, considered and often rather austere in his public manner, although he could unwind in private. Hume’s ironic wit and humour make him a biographer’s dream. After his History of England proved to be a tremendous critical and popular success, his publisher entreated him for another volume, only to receive the memorable rebuff: “I have four reasons for not writing: I am too old, too fat, too lazy and too rich.” When at a last dinner before Hume’s death in 1776, Smith complained of the cruelty of the world in taking him from them, Hume said: “No, no. Here am I, who have written on all sorts of subjects calculated to excite hostility, moral, political, and religious, and yet I have no enemies; except, indeed, all the Whigs, all the Tories, and all the Christians.” There are many other such stories. Hume’s thoroughgoing philosophical scepticism had earned him a notorious reputation as an atheist, so much so that he was turned down for academic positions at both Glasgow and Edinburgh universities, to their everlasting later embarrassment. But after Hume’s death, Smith published a warm and loving encomium, which concluded: “Upon the whole, I have always considered him, both in his lifetime and since his death, as approaching as nearly to the idea of a perfectly wise and virtuous man, as perhaps the nature of human frailty will permit.” It was a handsome tribute — to his friend, and to the truth. But it is for his ideas that Adam Smith will be remembered, and it is through his ideas and their impact that Smith lives and breathes today. At the heart of his thought is a — perhaps the — great Enlightenment project. This is to set out what Hume had described as a “science of man”: to give a unified and general account, just as Newton had done with cosmology, of human life in all its major aspects, derived from a few basic propositions but reaching out to cover philosophy, religion, political economy, jurisprudence and the arts as well as the sciences, even language itself. Crucially, this science of man was to be based on observation and experience, and not on natural law, divine inspiration or religious dogma. Smith’s two great published works, The Theory of Moral Sentiments and The Wealth of Nations, are at first glance very different. The first is about moral psychology, the second about political economy; the first was long ignored, the second is probably the most influential and widely quoted work of social science ever written; and neither is read today even by the vast majority of those who quote them. But far from being at odds with each other, as some have thought, the two works can be brought together, alongside Smith’s unpublished writings, to provide a unified, incomplete but still astonishingly fertile and modern account of human behaviour. For Smith, the crucial linking idea is that of the continuous exchange that occurs in all human interaction. This may be the exchange of goods and services in markets. But it can also be the exchange of meanings in language and in other forms of communication. And it can be the exchange of regard or esteem that in Smith’s view underlies the formation of moral and social norms in society. Each of these ideas is of extraordinary importance in its own right, but together they reveal a very different picture to the caricatures. © Matthew Cook First, we need to recognise that The Wealth of Nations is a work of genius not merely because it sets out many of the central intellectual tools of political economy — the division of labour, the idea of market equilibrium, the effects of incentives on behaviour, the benefits of free trade, Smith’s four maxims of taxation, to list just a few — but because Smith is the first person to put markets at the centre of economics itself. Smith is thus the hinge of our economic modernity, just as Burke, with his theory of political parties and representative government, is the hinge of our political modernity. But, second, markets for Smith are very different to those of economists today. They are not the disembodied mathematical constructs of modern economics and policymaking, and his view of individuals is not that of a desiccated economic atomism. Rather — recalling his insights about language and ethics — markets are living institutions embedded in specific cultures and mediated by social norms and trust. They shape and are shaped by their participants, in a dynamic and evolving way. They often have common features, but they are as different from one another as individual humans are: markets for land and labour and capital, asset markets from product markets and all the innumerable rest of them. Yes, markets typically generate economic value, and they are unmatched in their ability to allocate goods and services and encourage innovation and technological improvement. But, third, what matters is not the largely empty rhetoric of “free markets”, but the reality of effective competition. And effective competition requires mechanisms that force companies to internalise their own costs and not push them on to others, that bear down on crony capitalism, rent extraction, “insider” vs “outsider” asymmetries of information and power, and political lobbying. Fourth, markets constitute a socially constructed and evolving order that exists and must exist not by divine right but because it serves the public good. It follows from this that the modern doctrine of market failure, which derives from academic models assuming perfect competition, needs to be expanded and supplemented. The truth is that outside academic models there are few if any genuinely free markets, and the imagined benefits of perfect markets disappear once any imperfections are allowed. Instead, policymakers need to start by asking two much simpler questions: What is this specific market for? How is it actually working? Fifth, for the same reason, both individual markets and the market order itself rely on the state. While political intervention can destroy market functioning, it can also enable it. But markets are not inviolable, and they derive their reason for being not from any supposed sanctity of capitalism itself, but from their place within modern commercial society. Ultimately, especially within democracies, it falls to the state to underwrite that legitimacy. And if the preservation of the freedoms, trust and order that make up modern commercial society requires the periodic reform of capitalism, then reform it we must. Recommended Free Lunch Martin Sandbu Wanted: a future for capitalism This is a complex and nuanced message, as befits our ever more complex world. It is threatening enough to current orthodoxies that many on all sides, libertarian and socialist, will resist it. Properly understood, however, these Smithian ideas remain absolutely fundamental to any attempt to defend, reform or renew the market system. Whether it is the banks, the Big Four accounting firms, the electricity markets, executive pay or the increasing dominance of electronic platforms, 21st-century capitalism offers plenty of targets to a modern Smithian reformer of energy and intent. But more than this: we live in a time when politics across Europe and the US is being hollowed out by populist ideologies of left and right. Yet the historic alternatives, of war over trade, of religious autocracy, authoritarian communism and nationalism over democracy, or indeed of empty economic materialism over the benefits of commercial society, are not to be contemplated. Smith shows us a way forward — a new narrative through which we can start to reconstruct the centre ground.

 Jesse Norman is the Conservative MP for Hereford and South Herefordshire, and the author of a biography ofEdmund Burke. His book ‘Adam Smith: What He Thought, and Why it Matters’ is published next month by Allen Lane

O A-B-C do Neoliberalismo! Entenda como se construiu a economia liberal

https://www.youtube.com/watch?v=_PzxrW2NgME&feature=youtu.be

Joseph Stiglitz: "Le rêve américain est un mythe

Joseph Stiglitz: «Le rêve américain est un mythe»

Le Prix Nobel d’économie a dressé un tableau effrayant des inégalités aux Etats-Unis et lancé une charge contre Donald Trump et ceux qui le soutiennent au Parti républicain, dans la finance et les grandes entreprises, lors d’une conférence à Paris
Tous les problèmes du moment seraient apparus avec ou sans Donald Trump. Il n’a fait qu’accélérer la prise de conscience. C’est la seule concession qu’aura faite Joseph Stiglitz au président américain, lors d’une conférence organisée vendredi à Paris par la société de gestion Amundi, qui avait invité des journalistes de plusieurs pays. Pour le reste, le Prix Nobel d’économie a lancé une charge contre la Maison-Blanche, mais aussi contre tous ceux, au Parti républicain, dans la finance ou dans les grandes entreprises, qui la soutiennent.
Les progrès dans le domaine médical sont énormes, ils ont des effets partout dans le monde, sauf aux Etats-Unis, où on meurt de «désespoir», par suicide, overdose ou des effets de l’alcoolisme.
Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie
«Tout ce que Donald Trump entreprend est possible en raison de l’appui de son parti et des milieux d’affaires. On aurait pu espérer qu’ils s’élèvent contre lui. En réalité, ils se sont léché les babines devant les baisses d’impôts et la déréglementation», a expliqué le professeur de l’Université de Columbia devant un parterre de financiers. Tout en dressant rapidement un parallèle avec la montée du fascisme, rendue possible par le soutien de ceux qui y trouvaient des intérêts à court terme. Aujourd’hui encore, il faudrait se distancier du court terme et réfléchir à long terme et à la durabilité de la croissance, a-t-il déclaré.

Injustice de la réforme fiscale

Joseph Stiglitz s’est en particulier attaqué à la réforme fiscale, «qui n’en est pas une, parce qu’une réforme simplifie et corrige les faillites, alors que celle-ci complique la fiscalité et crée des failles». Mais le plus «flagrant» dans cette nouvelle fiscalité, c’est son «injustice», a-t-il poursuivi, parce qu’elle favorise les millionnaires et les entreprises au détriment des classes moyennes, dans un contexte où les inégalités ne cessent de se creuser.
Car le tableau de l’Amérique qu’a dressé l’économiste, habitué à être la conscience de ce genre de conférences, n’a rien de rassurant: «Le revenu moyen d’un homme employé à 100%, ajusté de l’inflation, est le même qu’il y a quarante-deux ans. Soit deux générations de stagnation», a-t-il souligné. Pire, «les trois plus riches Américains comptent une fortune équivalente au total des économies de 50% de la population la moins riche». Citant la spirale dangereuse qui menace une grande partie des ménages américains, dans l’impossibilité d’épargner, Joseph Stiglitz a en outre rappelé que les Etats-Unis restent la seule économie avancée à «ne pas reconnaître le droit basique à la santé».

Choix des parents

«Pourquoi les médias racontent-ils l’ascension de quelques personnalités? Parce qu’elles sont rares. Le rêve américain est un mythe», a-t-il poursuivi, mettant encore l’accent sur l’espérance de vie, en baisse. «Les progrès dans le domaine médical sont énormes, ils ont des effets partout dans le monde, sauf aux Etats-Unis, où on meurt de «désespoir», par suicide, overdose ou des effets de l’alcoolisme. Ce sont des signes d’une économie qui ne fonctionne pas.» Et d’un système où le choix le plus important est celui «des parents que l’on a. Plus que dans n’importe quel pays à l'économie avancée, les revenus et la formation des parents influencent les perspectives des jeunes Américains.»
Si l’économiste a concentré ses critiques sur la réforme fiscale, c’est parce qu’elle va, à son avis, empirer cette situation. «L’économie de l’offre n’a pas fonctionné avec Ronald Reagan, elle ne fonctionnera pas plus aujourd’hui», a-t-il prévenu, rappelant que les inégalités rendent la croissance plus faible. «C’est le FMI qui ne cesse de le répéter et on ne peut pas vraiment dire que le FMI est de gauche», a-t-il continué.

sábado, 30 de junho de 2018

Luttes de classes, émancipation nationale et politiques territoriales.

Luttes de classes, émancipation nationale et politiques territoriales.

Pour critiquer l’ « alter-européisme » et introduire un point de vue relativiste[1] en stratégie (géo-)politique Par Georges Gastaud, auteur notamment de Lumières communes (Delga 2016) et du Nouveau défi léniniste (Delga, 2017) 17 juin 2018
Rectifiant sur ce point Newton, qui faisait de l’espace et du temps des invariants indifférents aux corps physiques et à leur mouvement, Einstein a montré au début du 20ème siècle que la mesure de l’espace-temps est objectivement relative à celle du mouvement des corps (Relativité restreinte). Liant ensuite organiquement l’espace à la masse des corps et repensant de fond en comble le concept newtonien d’attraction universelle, l’inventeur de la Relativité générale a ensuite établi que l’organisation géométrique de l’univers est relative à la répartition des masses qui s’y trouvent, ce qui ouvre à une conception dynamique de l’histoire cosmique. Ce faisant, Einstein a mis fin à la confusion courante entre relativité objective (celle-ci est un mode de fonctionnement matériellement déterminé de la nature) et relativisme (l’idée platement subjectiviste qu’il n’y a pas de vérité universelle vu que chacun voit midi à sa porte). La Relativité constitue ainsi une avancée dia-matérialiste majeure dans le domaine des sciences cosmo-physiques puisque désormais, on ne peut plus penser séparément « la matière », « l’espace » et « le temps » comme c’était possible avant Einstein[2] : comme l’a proposé le physicien Gilles Cohen-Tannoudji, la physique fondamentale traite plutôt désormais de la « matière-espace-temps ». Ainsi le monde matériel ne saurait-il être pensé séparément de sa configuration spatiale et de son devenir temporel, et symétriquement, le temps et l’espace ne peuvent plus être posés par les physiciens a priori, « métaphysiquement » comme eût dit Engels ; c’est ce qu’atteste l’histoire de la cosmologie moderne, des anticipations fulgurantes de Georges Lemaître, le vrai père de la cosmogonie moderne, aux actuels travaux de topologie cosmique illustrés notamment par Jean-Pierre Luminet.
Or, malgré les efforts pionniers de Lénine[3] et d’autres analystes marxistes, cette révolution einsteinienne du mode de penser est loin d’avoir vraiment touché la pensée politique et géopolitique. Pour preuve l’illusion alter-européiste, cette variante régionale de l’alter-mondialisme qui prétend transformer « l’Europe » au profit des « classes populaires »[4] tout en respectant religieusement les limites et le cadre institutionnel de l’Union européenne[5]. Ou qui s’imagine modifier « la » mondialisation capitaliste du dedans comme s’il existait « un » monde politique unique, indifférent à son utilisation capitaliste ou socialiste et indépendamment des configurations géopolitiques mouvantes et contradictoires que dessine notamment l’actuel mixte étatsunien de protectionnisme agressif et de libre-échangisme débridé. La plupart des tenants de cette approche proprement métaphysique de la géopolitique refusent également de remettre en cause le découpage de la France en euro-régions à l’allemande ou en super-métropoles » dévorantes (Grand Paris, Grand Lyon...) et prétendent investir tel quel ce cadre territorial et institutionnel hautement toxique pour mener à bien le changement progressiste qu’ils promettent. Il s’agit là en somme, sur le terrain politique et géopolitique, d’une illusion de type newtonien, plus exactement, de type métaphysique au sens que Newton lui-même[6], Hegel puis Engels donnèrent tour à ce qualificatif (en l’opposant au mode de penser dialectique) : le fourvoiement méthodologique principal que comporte ce mode de penser est alors de détacher arbitrairement la territorialité institutionnelle du contenu de classe politique en rabattant, ou plutôt, en croyant rabattre, de manière inconsciemment naturaliste, la géographie humaine sur la géographie physique[7]. Or, de même que les dynamiques cosmo-physiques ne fonctionnent pas indépendamment de leurs cadres géométriques et spatio-temporels, lesquels sont en retour modifiés, voire bouleversés par les dynamiques matérielles qui les reconfigurent sans cesse, de même les dynamiques géopolitiques ne fonctionnent-elles pas dans l’abstrait, indépendamment des cadres territoriaux qui les conditionnent (ou qui les brisent !) et qu’en retour, elles modifient, voire qu’elles bouleversent[8]. Bref, c’est faire injure à la géographie humaine, souvent travestie en pure et simple géographie « physique », que de prétendre concevoir les processus historiques comme autant d’habillages successifs des mêmes territorialités successivement dévolues à l’alternance des souverainetés politiques (nationales et/ou de classes). Et sur le plan pratico-politique, c’est mener les classes populaires à la déroute que de leur faire croire que l’on peut « réorienter l’Europe dans un sens progressiste » dans le cadre territorial et institutionnel hautement précontraint de l’UE en marche vers ce que le MEDEF, qui appelle cet « élargissement » de ses vœux, nomme l’ « Union transatlantique » (« CETA », « TAFTA », montée en gamme et en puissance de l’OTAN, etc.).
Si, pour résumer notre thèse, la territorialité institutionnelle n’est pas politiquement neutre et indifférente aux orientations politiques de classes, il s’ensuit que, pour donner de l’air à l’éventuel changement anticapitaliste, il faut changer d’aire sur les plans territorial et institutionnel ; et cela imposerait à une future France Franchement Insoumise (FFI) de rompre sans ambages avec l’euro-UE-OTAN en repensant théoriquement et en déplaçant pratiquement les bornes de la future territorialité du changement révolutionnaire à venir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Hexagone. En conséquence, donner de l’air à la France, changer d’ère en Europe, rompre le cycle contre-révolutionnaire qui domine la planète et l’Europe depuis les années quatre-vingts, tout imposera tôt ou tard de changer d’aire sur le plan politico-territorial.

I –Lénine, penseur et praticien de la territorialité (contre-)révolutionnaire

« En régime capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne peuvent être qu’utopiques ou réactionnaires » (Lénine)
Il est stimulant pour commencer de mettre en parallèle deux champs de réflexion de Lénine, ce subtil penseur et praticien des dialectiques de la nature, de l’histoire et de la connaissance. En 1908, pour contrer le nouvel idéalisme épistémologique et le révisionnisme idéologique que suscitait la révolution en cours des sciences physiques, Lénine s’intéressa de près aux mutations scientifiques de la physique et c’est à cette fin qu’il publia son livre Matérialisme et empiriocriticisme. A l’encontre de certains physiciens d’alors (Ostwald, Mach, Poincaré) que tentaient l’immatérialisme et l’idéalisme, Lénine établit que « l’électron est aussi inépuisable que l’atome » et que la physique moderne n’invalide pas le matérialisme : elle circonscrit le matérialisme mécaniste classique et s’ouvre à des formes nouvelles de conceptualisation dia-matérialiste. Bref, comme le disait déjà Engels, « à chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ». Matérialisme et empiriocriticisme souligne aussi les liens dia-matérialistes du temps, de l’espace et de la matière en combattant l’approche métaphysique et isolationniste de ces catégories dont il dessine une approche plus large et plus dynamique. Puisqu’ « il n’existe pas plus de mouvement sans matière qu’il n’existe de matière sans mouvement » (Engels), puisque l’espace et le temps sont des dimensions du changement matériel et non des êtres séparés, la matière ne doit pas se concevoir comme une masse inerte et amorphe que Dieu inscrirait a posteriori dans le cadre cristallin de l’espace et du temps ; foin des abstractions métaphysiques, il faut penser dialectiquement, dynamiquement, concrètement, les dialectiques spatio-temporelles de l’univers matériel en mouvement. Bref, comme le dira par ailleurs le fondateur de l’Internationale communiste, « la vérité est toujours concrète ».
Quelques années plus tard, alors que la première guerre impérialiste mondiale de 1914-18 fait rage, Lénine se heurte à Trotski et aux théoriciens de la Deuxième Internationale qui s’imaginent tenir en respect l’impérialisme et marcher vers la paix mondiale en substituant à l’Europe des Etats-nations impérialistes des « Etats-Unis d’Europe », voire, pour gauchir le propos, des « Etats-Unis socialistes d’Europe ». En réalité, montre Lénine, l’impérialisme ne peut pas s’unifier durablement car il est, entre autres, régi par la loi du développement inégal, du repartage périodique et violent du monde en mouvantes sphères d’influence inséparables de l’exportation massive des capitaux qui forme le cœur du capitalisme-impérialisme ; si bien que le prétendu « nouveau » stade impérialiste absolutisé de l « hyper-impérialisme », que célébraient alors à divers degrés Kautsky et Hilferding[9] est en réalité sapé et ébranlé en longue période par les violentes rivalités inter-impérialistes qui poussent aux affrontements guerriers, les « paix » impérialistes (Pax britannica, Pax germanica, Pax americana...) ne pouvant être que des parenthèses dans l’histoire structurellement belliqueuse de l’impérialisme : ses tendances lourdes le conduisant en effet nécessairement, soit à des chocs guerriers inter-impérialistes, soit à des ententes précaires entre pays impérialistes rivaux pour attaquer ensemble (avant de se diviser à nouveau...) des pays ou des blocs de pays plus faibles, dominés ou carrément (re-) colonisés. Plus encore, montre Lénine, les analyses teintées d’ « hyper-impérialisme » de Trotski et des autres théoriciens menchevisants issus de la Deuxième Internationale manquent la possibilité de la révolution prolétarienne dans le cadre d’un seul pays ou d’un seul groupe de pays, tendance dont la nécessité s’inscrit en creux dans le développement inégal du capitalisme-impérialisme et des puissances rivales qui le pilotent C’est cette thèse léniniste qu’exploitera à bon droit le Parti bolchévique quand Trotski sera mis en minorité par Staline, Zinoviev, Kamenev et Boukharine au mitan des années vingt ; il sera alors devenu clair que, la vague révolutionnaire consécutive à l’Octobre russe ayant provisoirement reflué en Allemagne, en Hongrie et en Italie, la construction du socialisme peut s’enclencher dans un seul pays sans attendre qu’éclate une révolution mondiale et simultanée[10]. C’est d’ailleurs dans la foulée de ces analyses, que Lénine exprimera l’idée stratégique qu’ « une chaîne vaut ce que vaut son maillon le plus faible », d’où sortira l’idée juste que la Russie est le maillon faible où viendront se rompre les contradictions inter-impérialistes exacerbées par la guerre mondiale et par les défaites militaires à répétition subies par l’armée tsariste.
Qui ne voit alors les conséquences méthodologiques qui s’ensuivent pour repenser et reconfigurer la spatio-temporalité de la transition révolutionnaire du capitalisme-impérialisme au socialisme-communisme ? De même qu’Einstein avait radicalement déconstruit le concept newtonien de « temps universel » et de « simultanéité absolue des évènements physiques », de même Lénine va-t-il repenser radicalement la temporalité du processus révolutionnaire : il ne faut guère s’attendre à une révolution mondiale et simultanée affectant à la fois « tous les pays dominants » (comme l’espérait à raison Marx dans les circonstances passagères du primo-capitalisme industriel) ; à l’époque de l’impérialisme, il faut plutôt concevoir le bouleversement révolutionnaire comme une sorte de révolution en chaîne avec des effets cumulés d’anticipation ou de retardement qui comportent le risque d’importants différés historiques[11]. La spatialité aussi doit être repensée : car au lieu d’attendre paresseusement qu’éclate subitement ou simultanément une révolution continentale ou mondiale[12], le contenu de classe anticapitaliste (centre) et anti-impérialiste (périphéries) des révolutions à venir impose de repenser les espaces géopolitiques, les rythmiques temporelles et leurs incessantes compositions à partir des deux affrontements majeurs de l’époque impérialiste, la contradiction capital/travail redoublée de l’antagonisme entre centres impérialistes et peuples périphériques exploités. Par ex., l’Empire russe repris tel quel dans ses frontières de 1914 ne saurait se concevoir tel quel comme l’espace de la Révolution prolétarienne russe à venir : le futur pouvoir des Soviets sera tenu en effet, pour ne pas dégénérer lui-même en pouvoir néo-impérialiste à la Kerenski, devra conférer aux nationalités périphériques opprimées par le tsar le droit de se séparer de la Russie, un droit dont profiteront aussitôt la Finlande ou la Pologne après Octobre 1917 : et c’est, dès avant Octobre qu’éclata la polémique qui opposa Lénine à Rosa Luxemburg à propos du Droit des nations à disposer d’elles-mêmes et du devoir qui en découle pour tout révolutionnaire russe ou polonais d’exiger le droit pour la Pologne de former un Etat indépendant des Empires russe, autrichien et allemand. Certes, après la révolution soviétique, les nouvelles républiques soviétiques se fédèreront sous l’égide de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (sans mention du mot « Russie », observons-le) ; mais cette semi-reconstitution de l’ancien territoire dévolu à l’Empire tsariste aura eu pour préalable le démantèlement de la spatialité impériale, le départ définitif de certaines de ses parties (Finlande, Pologne...) et la constitution formellement séparée des républiques caucasiennes, asiatiques, etc., la Russie soviétique n’étant qu’une partie, sciemment affaiblie politiquement par rapport à l’ensemble soviétique, de la nouvelle Fédération socialiste.
On pourrait raffiner cette analyse un peu trop rapide, mais l’essentiel ne s’en dégage pas moins sur les plans principiel et méthodologique : il n’existe pas d’espaces géographiques pré-dessiné (ou pré-destiné...) pour les révolutions, qu’il s’agisse de « la Russie » ou de « l’Europe »[13]. C’est le contenu matériel – en l’occurrence, le contenu de classe, ou du moins le contenu anti-impérialiste, qui décide en dernière instance de son dimensionnement spatial et de son rythme temporel : en fonction de leurs contenus de classe et du déplacement des territoires qui servent successivement d’épicentres aux bouleversements historiques, les redécoupages spatiaux et les rythmiques temporelles se combinent et se succèdent... Si bien que toute (contre-)révolution « faisant époque », comme eût si bien dit Engels, implique, au sens quasi physico-géométrique du mot, une remise en cause du cadrage territorial et, au sens quasi-physique du mot, un « redimensionnement » politique des espaces et des temporalités des batailles (contre-)révolutionnaires.

II – La preuve par la contre-révolution à l’Est

Les alter-européistes qui promettent de transmuer l’UE, dominée par un mixte conflictuel détonnant d’atlantisme et d’ordo-libéralisme berlinois, en une souriante Europe sociale insoumise à l’Axe Berlin-Washington, devraient examiner ce qui s’est produit sur les plans institutionnel et territorial en URSS et en Europe de l’Est entre 1989 et 1991. Liquidateur affiché du communisme et anti-bolchevik revendiqué, Gorbatchev s’imaginait pouvoir présider en longue période une Fédération de républiques soviétiques campant dans les frontières de l’URSS et menant une politique social-démocrate arrimée à l’Europe capitaliste, avant tout à l’Allemagne « réunifiée ». Dans cet esprit, le président soviétique refusait – et a même durement réprimé – la volonté séparatiste des républiques soviétiques de la Baltique (Lituanie, Estonie, Lettonie). Cette vue géopolitiquement et territorialement naïve du point de vue impérialiste et contre-révolutionnaire, Gorbatchev la paiera de son humiliante éviction par Boris Eltsine : en contre-révolutionnaire conséquent, et donc, en vassal servile de Washington dont la tutelle lui était indispensable pour vaincre les communistes soviétique, Eltsine a compris qu’il lui faudrait piétiner les résultats du référendum de 1990 (à l’occasion duquel les citoyens soviétiques avaient voté à 76% pour le maintien de la Fédération des républiques soviétiques) ; en effet, la restauration « Jusqu’au bout »[14] du capitalisme en Russie avait pour préalable territorial l’éclatement intégral du camp socialiste européen, la réunification allemande et l’explosion du cadre territorial soviétique. C’est pourquoi, Eltsine et ses très « démocrates » parrains occidentaux ont bafoué sans vergogne le vote souverain des Soviétiques en provoquant un véritable coup d’Etat institutionnel : président contre-révolutionnaire de la Fédération de Russie, Eltsine a d’abord fait voter par le parlement russe un acte établissant la suprématie de la Russie souveraine sur les lois soviétiques : Gorbatchev restant passif, son rival moscovite a donc provoqué le dynamitage de l’URSS par la nouvelle Russie souverainiste, aile marchante de la restauration capitaliste[15] dans l’espace soviétique en voie d’éclatement. Puis, avec la complicité des présidents anticommunistes de l’Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan, et en ignorant... souverainement l’avis des onze autres républiques soviétiques, Eltsine (fortement « conseillé » par Washington...) a déclaré unilatéralement et anticonstitutionnellement la Fédération soviétique forclose. Il a ainsi balayé d’un coup l’héritage territorial, institutionnel et militaire de l’ex-Union socialiste des républiques.
Certes, par la suite, le dirigeant contre-révolutionnaire et oligarchique qui a succédé à Eltsine, Vladimir Poutine, a rétabli un semblant d’unité territoriale panrusse en relançant la Confédération des Etats Indépendants, puis en créant l’Union eurasienne. Mais outre que cette restauration territoriale était fort éloignée de celle sur laquelle la ci-devant URSS avait autorité, outre que son contenu de classe était foncièrement opposé à ce que représentait le régime ouvrier et paysan (fût-il largement décomposé) issu d’Octobre 1917, force est de constater que pour accomplir la contre-révolution et restaurer pleinement le pouvoir politique de la bourgeoisie, les rapports de production capitalistes et l’arrimage de la Russie postcommuniste à la re-mondialisation en cours du capitalisme-impérialisme, les contre-révolutionnaires russes faisant leur soumission aux impérialistes étatsuniens et allemands ont d’abord dû faire sauter le cadre territorial formé par l’URSS et par les pays européens du Pacte de Varsovie[16]. Et le prélude germanique à cette totale reconfiguration territoriale fut la liquidation de la RDA (par l’adhésion pure et simple, et non simultanée, des « nouveaux Länder » de l’Est à la nouvelle « République de Berlin ») et en combinant leurs efforts pour renverser Nicolae Ceausescu par la violence armée.
Déjà la tentative paneuropéenne de Restauration monarcho-féodale qui résulta de la défaite de Napoléon Bonaparte et de la mise en place du Traité de Vienne avait redessiné de fond en combles la carte de l’Europe héritée de la Révolution française, du Directoire et de l’Empire napoléonien. En France même, la Révolution bourgeoise n’avait pas pu triompher sans bouleverser à l’interne la territorialité issue de l’Ancien Régime : de Versailles, le pouvoir revint à Paris, que le pouvoir royal avait fui après les troubles de la Fronde (et notamment, de la « Fronde du peuple ») ; les jacobins abolirent les « ci-devant provinces » pour faire place à la « République une et indivisible » et aux communes autonomes voulues par les Jacobins, que complétaient l’institution du département[17], l’Etat national unifié, officiellement francophone et détaché de la tutelle catholique, n’appliquant plus désormais qu’une seule loi sur tout son territoire. De tels bouleversements territoriaux, tantôt révolutionnaires[18], tantôt contre-révolutionnaires (qui peut douter qu’un renversement du PC chinois n’aboutisse à un éclatement territorial : Grand Tibet, sécession ouïgoure, etc.). Qui ne voit par ailleurs que l’effort de Cuba socialiste et du Venezuela bolivarien pour échapper au broyeur étatsunien ne pouvait pas passer par la territorialité archi-impérialiste de l’Organisation des Etats Américains (O.E.A.), dominée par Washington, pas davantage par le Mercosur ou par l’ALENA libre-échangiste, et qu’il lui a fallu au contraire dessiner un cadre territorial plus propice aux changements, celui qu’a dessiné l’ALBA (Alternative Bolivarienne des Amériques) sous l’égide du Cubain Fidel Castro, du Vénézuélien Hugo Chavez et du Bolivien Evo Morales.
Sur un pan plus général, comment ne pas évoquer l’Antiquité romaine quand on veut étudier la dialectique des mutations politiques et des redéploiements territoriaux ? Ainsi l’expansion territoriale de la République menait-elle nécessairement à l’Empire, et pour finir, à la paradoxale destitution de Rome du rang de capitale politique de l’Empire « romain » (notamment à l’époque de la Tétrarchie). Preuve a contrario de ces dialectiques géopolitiques puissantes, le démantèlement de l’Empire et l’émergence des royaumes germano-barbares ont nécessairement accompagné le passage du mode de production esclavagiste au mode de production féodal. De même l’émergence tardive du St-Empire « romain » germanique hérité de la Carolingie franque s’est d’ailleurs s’est-elle opérée sur des bases territoriales nouvelles ouvrant l’épisode médiéval des oppositions entre l’Empereur allemand et la Papauté italienne.
Bref, l’actuelle prétention naïve de l’alter-européisme à, si je puis dire, retourner l’UE comme une crêpe pour passer subrepticement, par ex. au moyen des élections au parlement européen, d’une Europe néolibérale, atlantique, flirtant avec des gouvernements fascistes, criminalisant les partis communistes et interdisant la grève en Grèce, à une « autre Europe » bien gentille, sociale-pacifique-écologique-démocratique-et-féministe, ne heurte pas seulement la dialectique matérialiste de la forme et du contenu, de la géographie et de l’histoire, elle contredit frontalement toute l’expérience historique récente ou ancienne.

III – Que l’Europe atlantique et supranationale ne saurait se retourner comme une crêpe...

« L’Europe capitaliste, pour s’en sortir, il faut en sortir. Si la France n’en sort pas, elle « y restera »... PRCF
Et il est aisé de saisir pourquoi : si le capitalisme contemporain, et plus précisément, si son aile marchante et stratégique qu’est l’oligarchie financière personnifiée par Macron, n’avaient rien eu de décisif à gagner, dans leur constante guerre de classe antipopulaire, à passer du cadre territorial des Etats-nations traditionnels au cadre supranational des Etats-Unis d’Europe en voie d’insertion dans l’ « Union transatlantique », pourquoi nos bons maîtres se seraient-ils donné tant de peine depuis la Seconde Guerre mondiale (sans parler des prémices de l’entre-deux-guerres) pour installer la dynamique douloureuse de l’Etat supranational germano-centré, voire, en un second temps, de l’Empire transatlantique ?
La dure réalité de classes est que, comme tout bon général chargé d’une offensive stratégique, les maîtres du CAC-40 ont finement choisi de décaler leur terrain de lutte, celui qui leur serait stratégiquement favorable tout en posant un maximum de difficultés à la classe travailleuse et aux peuples européens dominés du Sud et de l’Est. Et pour cela, ils ont choisi d’affaiblir décisivement le niveau national pour privilégier tout à la fois le niveau supranational (UE, TAFTA, OTAN, OMC, FMI, etc.) et le niveau infranational (Länderisation, voire éclatement territorial complet des Etats nations et des Etats multinationaux préexistant à l’UE atlantique). S’agissant de l’espace français, tout cela est consigné noir sur blanc dans le Manifeste du MEDEF paru en décembre 2011 et intitulé Besoin d’aire. L’organisation patronale alors dirigée par Laurence Parisot y milite explicitement pour une « reconfiguration des territoires » et pour un besoin d’aire qui, par-delà ce jeu de mots azoté, traduit en français ce que d’aucuns appelèrent jadis Lebensraum, l’« espace vital » indispensable à la quête du surprofit impérialiste. C’est ainsi qu’aux 36 000 communes de France, le MEDEF veut explicitement – et c’est en bonne voie grâce successivement à M. Chevènement et à M. Hollande – substituer des euro-métropoles et des communautés d’agglomération corsetant les communes rurales et les villes ouvrières, ces ultimes bastions politiques de la petite paysannerie et de la classe ouvrière. Par ailleurs, le MEDEF et le CAC-40 ne peuvent que se réjouir de voir les départements, notamment ceux de l’ex- « ceinture rouge » parisienne, ou de l’ex-ceinture rouge lyonnaise, absorbés par le « Grand Paris » ou par le « Grand Lyon » tentaculaires. Quelle aubaine aussi pour les monopoles capitalistes que de voir les Grandes Régions – en réalité les nouveaux Länder « français » aussi vastes que l’Autriche ou que la Belgique ! –, court-circuiter Paris pour discuter directement (en position forcément affaiblie) avec Bruxelles ou se concurrencer les unes avec les autres, au nom de « l’emploi », sur le terrain du moins-disant social et du mieux-disant fiscal (pour les grandes entreprises) : à quand les délocalisations de régions à régions françaises ? A quand le SMIG régional, les diplômes purement régionaux comme c’est déjà le cas en RFA ? Très ouvertement, les « patriotes » du MEDEF préfèrent à Etat-nation francophone, « jacobin » et centré sur Paris, un Etat européen parlant globish et recentré sur Francfort, donc sur l’euro et sur la BCE.
Remarquons alors qu’à tous niveaux, cette étrange « décentralisation » éloigne géographiquement le pouvoir de décision du travailleur et du citoyen de base : de la commune vers la mégapole mondialisée, du département à la grande Région, de l’Etat national à l’Empire supranational en gésine, de l’UE continentale à l’Union transatlantique pré-dessinée par le « CETA », par le « TAFTA », par l’OTAN, et économiquement orientée par le partage monétaire du monde entre la zone dollar mondialisée et la zone euromark pilotée depuis Francfort (et par son complément étouffant, l’écrasant « franc fort », ruineux pour nos industries). En revanche, le grand capital et ses groupes de pression sont ultra-favorisés par ce redécoupage territorial rien moins qu’innocent : quelle aubaine pour Vinci, Bolloré, Véolia ou Auchan que de court-circuiter le petit maire râleur et trop proche de ses électeurs pour n’avoir plus à persuader que le président de métropole, qui est de leur « monde », qui parle globish et partage la « culture de l’entreprise » ! Quelle joie pour les VRP des transnationales que de camper à Bruxelles plutôt qu’avec Paris, où les manifs anti-délocalisation déferlent vite et où les députés en place sont bien forcés de surveiller (ou de feindre surveiller), dans leur propre intérêt électoral, le maintien de l’emploi ouvrier et paysan en France ! Quelle magnifique affaire pour la grande bourgeoisie capitaliste que cette « économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée » prescrite par Maastricht et où les marchés national et local sont dynamités au détriment tout à la fois de la classe ouvrière locale, des paysans du crû et des artisans locaux, des services publics diabolisés sous l’appellation de « monopoles d’Etat »[19] !
D’autant que ce redécoupage territorial « par le haut » s’accompagne d’une atomisation par le bas : en l’absence du terrible Etat-nation « jacobin » garantissant les diplômes, les conventions salariales de branche, les statuts, le Code du travail, les grandes entreprises fixent de plus en plus les conditions de salaire, de (con-)formation et d’emploi en contournant les statuts nationaux, les conventions collectives, les diplômes universitaires nationaux et, n’en déplaise à la jaunâtre CFDT, la représentation syndicale des salariés ; de même, dans les ex-services publics « décentralisés » et en marche accélérée vers la privatisation totale, les chefs d’établissement joueront les patrons de combat en recrutant et en débauchant à plaisir les enseignants, les facteurs, les cheminots, les hospitaliers, les techniciens EDF, les ingénieurs de l’Equipement privés de la garantie de l’emploi et de ce qui l’accompagne, le droit à construire une carrière et à bénéficier d’une pension, et par-dessus tout, la possibilité d’exercer son métier consciencieusement en ignorant le profit capitaliste et en servant l’intérêt national.
Naturellement ce recadrage général de la territorialité politique s’ancre dans le développement tendanciel profond du système capitaliste : on peut dire en gros que, surtout sous la Cinquième République et jusqu’à l’avènement de Pompidou, créature de Rothschild comme E. Macron, le grand capital « français » a mené son effort de concentration monopolistique principalement dans le cadre national et en privilégiant la production industrielle. Avec l’appui massif des crédits, de la recherche, des commandes militaires et de la logistique d’Etat, ce grand capital a mis en place d’énormes regroupement, cartels et fusions tels que la Compagnie Générale Electrique, Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Creusot-Schneider, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, BSN, Gervais-Danone, la BNP et j’en passe. A cette époque, une partie du grand capital pouvait encore très « colbertiennement » (et très provisoirement !) soutenir le patriotisme économique, mâtiné de planification technocratique et d’ « aménagement du territoire » d’un De Gaulle. Virage apatride complet et assumé de la grande bourgeoisie « française » à partir du moment où...
Sur le plan économique, l’espace dévolu à la concentration monopoliste s’est élargi aux échelles continentale et transcontinentale : « besoin d’aire ! », et tant pis pour les millions d’ouvriers, d’artisans, de commerçants, de cadres moyens, de chercheurs, d’ingénieurs, de fonctionnaires petits et moyens qui ne « suivront » pas, qui n’accompagneront pas leur entreprise délocalisée en Roumanie ou leur centre téléphonique privatisé en Tunisie. D’autant que l’oligarchie aura bien moins besoin d’eux désormais vu qu’elle parachèvera la casse des productions industrielles, qu’elle se concentrera sur la juteuse (à court terme) économie parasitaire et qu’elle surexploitera des millions de déracinés chassés du sud de la planète par les guerres impérialistes (Libye, Syrie, Afrique occidentale...) et par les ingérences euro-atlantiques (Ukraine). De la sorte, le CAC-40 continuera de s’affranchir, irréversiblement espère-t-il, de la trop frondeuse classe travailleuse hexagonale (y compris de sa partie immigrée) en employant à l’étranger la grande majorité de ses salariés ; reconfiguration en cours également du territoire technico-productif de l’Hexagone, où les usines se raréfient, où le « désert rural » français s’étend tandis que les métropoles sont dévolues à l’économie parasitaire (tout-finance et tout-tourisme haut de gamme) et que la France devient avant tout un « carrefour-market » d’autoroutes payantes, d’aéroports géants et de TGV construits aux dépens du ferroviaire de proximité, le site France étant moins dédié à la production qu’au transport (plus polluant que l’industrie !) de biens « made in ailleurs »... Faut-il parler de ce territoire des territoires qu’est l’euro, cette zone crypto-protectionniste par laquelle Washington et l’Europe allemande se sont réparti les zones d’influence, le dollar faible adossé à l’US Army permettant de drainer vers les USA surendettés et insolvables le gros de la richesse mondiale tandis que l’euro fort, ce clone du Deutsche Mark, permet à Berlin d’interdire à toute l’Europe gréco-latine, France incluse, de pratiquer la dévaluation compétitive, renchérit artificiellement tous les produits du Sud européen, concentre l’essentiel de l’industrie européenne dans la zone d’influence allemande (RFA et Mitteleuropa) et interdit à la RFA d’exporter vers les USA[20] (du moins tant que l’accord monétaire inter-impérialiste euro/dollar fut respecté par Berlin...).
Sur le plan politique, on cassera la puissante et longtemps rougeoyante classe ouvrière française qui hissa son « drapeau rouge du peuple souverain » à côté de la bannière tricolore dès l’insurrection populaire de 1792[21], qui fit trois insurrections au 19ème siècle (dont la Commune de Paris), qui construisit par la suite un puissant parti communiste, une grande CGT de classe, qui fit le Front populaire, la Résistance antifasciste, obtint de substantiels acquis en 1945-47 sous l’égide des ministres communistes, et qui, en Mai-Juin 68, mena la plus grande grève de l’histoire mondiale. Dès les années 70, les Giscard, Helmut Schmidt et Cie s’entendirent pour redéployer les activités économiques du cœur de l’Europe ; en France furent successivement fermés le textile, les mines, la sidérurgie, la machine-outil fabriquée par la grande usine rouge de Renault-Billancourt, épicentre de la grève prolétarienne de 1968. Fut également brisée la petite paysannerie rouge du Languedoc (ce fut le dégât collatéral majeur, annoncé par le PCF et par les organisations viticoles languedociennes, de l’élargissement européen vers l’Europe du sud) tandis que la RFA, où la classe ouvrière était solidement disciplinée par la social-démocratie et par les syndicats DGB et IG-Metall (favorables à la collaboration des classes), et où le Parti communiste (KPD) était interdit depuis 1953, se réservait la grande industrie, mère de la véritable puissance économique et financière (la France bourgeoise post-soixante-huitarde accentuant son virage parasitaire et se rabattant sur le tout-tourisme, le tout-finance et sur le transport maritime, aérien, routier, ferroviaire, des marchandises « made in ailleurs »).
Sur le plan géopolitique, la forte relance de la « construction européenne » sous les auspices du Traité de Maastricht s’est faite principalement sous l’impact de la contre-révolution qui avait vu s’opérer successivement l’annexion ouest-allemande de la RDA[22], l’implosion sous influence de l’URSS, la satellisation des ex-pays socialistes phagocytés par l’OTAN en violation des accords signés par Gorbatchev et par ses mentors occidentaux, sans oublier, cerise sur le gâteau impérialiste, le démembrement et l’occupation militaire, y compris par l’Allemagne, ex-puissance occupante sous le Troisième Reich, de la République socialiste fédérative de Yougoslavie. Dans ce sous-continent européen entièrement décommunisé, la France bourgeoise déjà fortement euro-ralliée avant 1989 n’avait plus d’espace géopolitique suffisant pour promouvoir sa tradition diplomatico-militaire gaullienne ; De Gaulle était en effet une sorte de Bonaparte international (au sens descriptif et technico-politique que Marx donne au mot « bonapartisme » dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) qui, tout en restant dans le camp anticommuniste et atlantique, n’en naviguait pas moins entre les deux Grands, et prenait même appui sur l’URSS, sur le monde arabe et sur la Chine en matière de politique étrangère, pour tirer son épingle du jeu à l’international. Une France bourgeoise indépendante de l’OTAN et eurosceptique restait en effet possible avec une URSS forte, avec une Allemagne et une Europe scindées selon une ligne de classes[23], avec une forte Yougoslavie unie et non alignée ; si bien qu’en réalité, la réunification allemande et l’élargissement est-européen sous pilotage germano-américain ont mis fin au gaullisme historique tout en assignant à la classe travailleuse et à ses organisations les plus conséquentes la mission historique de sauver – voire de reconstruire sur de nouvelles bases tant la décomposition nationale est déjà avancée – la patrie française reniée par une oligarchie de plus en plus veule, anglomane, américano-vassale et germano-rampante. C’est pourquoi, n’en déplaise à la fois au gauchisme – qui abhorre le drapeau tricolore et se rit de l’indépendance nationale – et au souverainisme bourgeois (qui symétriquement, rejette le drapeau rouge et déteste le socialisme), le combat pour l’émancipation nationale et la lutte pour le socialisme sont inextricablement mêlés dans les conditions de notre temps et de notre pays...
Qui ne voit alors que, dans le cadre institutionnel et territorial foncièrement contre-révolutionnaire dessiné par la « construction » euro-atlantique, notre pays est voué à une dissolution complète ; non seulement notre héritage social, laïque, linguistique et républicain n’y a plus aucune place, mais dans un tel cadre libéral-fascisant, le mouvement ouvrier, la gauche populaire, voire de plus en plus la part de la social-démocratie qui se croit encore jaurésienne, ne peuvent qu’être broyés, humiliés, ridiculisés, les insurrections populaires nationales devenant carrément impossibles quand l’ « armée européenne » sera devenue pleinement fonctionnelle ? Plus lucide que nos petits bourgeois alter-européistes, plus capables de saisir que les déplacements territoriaux de la puissance comportent de lourds effets de classe, l’ultra-droitier Madelin avait vu juste dès 1992 quand il soutient le traité de Maastricht qualifié d’« assurance tous risques contre le socialisme »...
Sans développer exagérément cet aspect des choses, que nous avons suffisamment argumenté dans un article de 2011 intitulé Faire face à l’euro-balkanisation, il nous faut aussi signaler l’impact destructif de la « construction » territoriale euro-atlantique sur l’unité territoriale des Etats-membres de l’UE (hors RFA). On nous présente ainsi l’euro-construction comme un « élargissement » général de l’horizon socioéconomique. C’est incontestable si l’on parle de « l’espace où galope le capital », pour reprendre une expression saisissante de feu mon ami Jean-Claude Gandiglio. Mais qu’advient-il des nations européennes soumises aux forces de dilatation euro-atlantiques ? Tenaillées par la supranationalité politico-militaire, déchirées par la « concurrence libre et non faussée » chère aux monopoles capitalistes, écartelée entre les forces euro-atlantistes à la Macron et les forces proto-fascistes de repli (nationalistes à la Le Pen, euro-séparatistes à la Talamoni, néo-communautarismes intégristes et anti-laïques...), distendus par la mise en concurrence des territoires à l’intérieur des nations en décomposition, ces Etats se fracturent de plus en plus :
En Italie, avant de s’associer en position dominante aux mouvement fourre-tout des Cinq étoiles, la Ligue du Nord de Bossi prônait carrément la sécession de la riche Lombardie tout en maudissant le Mezzogiorno paupérisé.
En Espagne, les riches régions catalane et basque – qui ont certes de sérieux motifs historiques pour braver Madrid et le Parti populaire (néo-franquiste) – souhaitent de plus en plus se délester de l’Espagne paupérisée, notamment de l’Andalousie... tout en restant dans l’UE. Etranges « indépendantistes » qui fuient le toro madrilène pour se précipiter aux pieds du mammouth berlinois !
Même schéma en Belgique où, satellisée par l’Allemagne, la Flandre riche, centrée sur Anvers, largue la Wallonie prolétarienne en déclin, intimide la population majoritairement francophone de Bruxelles et va jusqu’à lorgner sur la partie jadis néerlandophone du département français du Nord.
Déjà les pays baltes attirés par la puissance économique allemande se sont séparés de la Russie et discriminent lourdement chez eux les très fortes minorités russophones.
Sitôt faite la réunification allemande, l’ex-Tchécoslovaquie socialiste s’est scindée en deux micro-Etats sans même que la population ne soit consultée sur cette scission.
la sanglante guerre de sécession yougoslave s’est enclenchée quand H. Kohl, accompagné par Saint Jean Paul II, a reconnu unilatéralement la sécession croate, ce qui a stoppé net les négociations en cours sur la répartition de l’héritage yougoslave commun.
La Grande-Bretagne voit de son côté se profiler la sécession de l’Ecosse et du Pays de Galles, voire celle de l’Ulster[24] ; les forces de marées européennes et atlantiques jouent contradictoirement un rôle énorme dans le possible écartèlement du « Royaume Uni », ce qui, au passage, pourrait faire réfléchir ceux qui mythifient le « rôle fédérateur » présumé de la langue anglaise...
Quant à la France de moins en moins « jacobine », la construction européenne met son unité territoriale à rude épreuve en Corse, dans le Roussillon (tenté par la sécession de la « Catalogne-Sud »), au pays basque (où certains regardent vers l’Euzkadi ibérique tenté par la sécession), sans parler de la Bretagne où le MEDEF dévoie l’histoire révolutionnaire des « Bonnets rouges » bretons en distillant l’idée bassement démagogique que « le problème de la Bretagne, c’est la France » (sic) ; en Alsace, certains secteurs influents de la bourgeoisie locale lorgnent vers la riche Rhénanie voisine quand ils ne rêvent pas à voix haute d’un retour de Strasbourg au statut de ville libre (on n’ose pas dire encore : de Ville d’Empire)[25].
Bref, et même si l’UE officielle refuse pour l’instant d’assumer la sécession catalane, c’est elle qui a semé les germes de l’euro-balkanisation en privilégiant méthodiquement les instances supranationales et infranationales aux dépens des Etats nationaux (Italie, France) ou multinationaux (URSS, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Belgique, Espagne, Grande-Bretagne) historiquement constitués.
Terminons en notant que cet éclatement national provisoirement sous contrôle n’a rien d’égalitaire et de symétrique. Nous laisserons le lecteur deviner quel est le seul pays d’Europe qui s’est « réunifié » dans le cadre euro-atlantique et quel autre Etat-nation a tout à gagner « à la fin » (comme au foot...) à l’euro-dissolution de ses voisins, comme il a déjà beaucoup gagné à la mise sous tutelle « européenne » du Portugal, de l’Italie, de la Grèce et de l’Espagne (les « PIGS » désossés par la Troïka). En résumé, jamais le supranationalisme ne mènera à l’internationalisme ; cette tendance typiquement impériale mène au contraire à l’hyper-domination du super-nationalisme le plus puissant. Alors que l’ « Inter-Nationale » peut seule à terme garantir la paix mondiale et réconcilier l’humanité, la « Supranationale » peut plus que jamais mener à son extermination sans reste...

IV – Sortir de l’espace linguistique du Tout-Globish

L’espace, la temporalité sont si dynamiquement pétris de matérialité que l’on aurait tort de les concevoir au sens purement analytique des coordonnées cartésiennes ou même, de la « géographie physique » ou de l’astronomie étroitement et platement comprises. Par ex., il existe une matérialité des espaces mentaux que configurent sourdement à notre époque l’internet, les réseaux sociaux, les médias, et bien plus encore que toutes ces données « modernes », ces territoires mentaux souterrains et hautement structurants que sont les domaines linguistiques, en particulier ceux que décrivent aujourd’hui les langues nationales et les langues dites « véhiculaires », communes à plusieurs pays (anglais, russe, français, espagnol, portugais, arabe, etc.). Je n’ai pas besoin de signaler d’abord que ces cartographies mentales sont, en général, fortement scindées et hiérarchisées par des rapports de domination sociale, nationale, voire sexuelle. Ni de signaler que les langues ne sont pas de purs codes transportant des informations, pardon, des « news », d’une manière idéologiquement et socialement neutre. Tout d’abord, les langues nationales segmentent, pas toujours pour le pire, les réseaux de communication possibles, et tout d’abord les marchés du travail nationaux : au point que détruire une langue, soumettre un continent entier, voire le monde à un seul code transcontinental, c’est dé-segmenter tous les marchés du travail, c’est les dénationaliser entièrement et à terme, c’est détruire les Etats-nations et les codes juridiques et sociaux qu’ils soutiennent. Dans les conditions actuelles, il faut donc être du dernier aveuglement – comme le sont encore hélas nombre de confédérations syndicales de salariés (le MEDEF lui, sait cela et il en joue en virtuose !) – pour ne pas voir que la prolifération mondiale, continentale, nationale du tout-anglais promu d’en haut par les oligarchies, par la plupart des Etats impérialistes et par leurs courtisans « intellectuels », opère à la fois comme un lourd discriminant social et national[26] et comme solvant linguistique des marchés locaux et nationaux de l’emploi, des services, des capitaux et des biens (le tout-anglais fédérant les « quatre libertés de circulation » garanties par Maastricht : des marchandises, des personnes, des capitaux et des services). La préférence (anti-)nationale à l’anglais que mettent illégalement en pratique nombre de transnationales (Renault, PSA, Alcatel, Volkswagen...), la nomination systématique des nouveaux produits et des nouvelles enseignes en globish[27], tout cela confère un énorme avantage sélectif aux USA déjà archi-dominants sur les plans militaire, culturel et économique, cela dé-segmente, déterritorialise et tend à exploser presque à l’infini la demande d’emploi[28] dé-territorialisée : l’anglophone de naissance peut candidater partout, le travailleur ne parlant que la langue du pays devenant au contraire « inemployable ». Par ailleurs, cette préférence affichée pour l’anglais des affaires (le Business Globish) fonctionne déjà comme une dévaluation massive de la parole, y compris politique, des locuteurs « à l’ancienne » des langues antérieures à l’euro-mondialisation anglophone : comment ne pas voir dès lors que priver un peuple de sa langue, et à travers elle, de son histoire et de ses références communes, c’est du même coup l’exclure de la parole civique au risque de renvoyer son non-dit de masse à l’inarticulé éruptif des rugissements fascistes ou des psalmodies fondamentalistes ?
Le formatage qualitatif des néo-colonisés linguistiques n’est pas moins redoutable que le reformatage-désegmentation quantitatif et extensif que nous venons de décrire à gros traits. Telles des géodésiques, les langues indiquent et incurvent des chemins de pensée qui divergent d’un paysage linguistique à l’autre car loin de lister des sons vides de sens, elles sont des manières d’associer méthodiquement des signifiants à des signifiés selon certaines « structures » faisant système, donc à des notions, à des jugements, à des raisonnements, à des lieux communs, à des références littéraires, mythiques, proverbiales, etc. ; et à travers tout cela, à des imaginaires différents et historiquement construits qui font qu’il n’existe pas « le » langage mais une série de peuples parlant diversement et formant ensemble cette unité contradictoire toujours en mouvement que l’on nomme l’humanité. Cette pré-configuration des possibles mentaux peut évidemment être aliénante quand elle est inconsciente – autrement dit quand une langue se prend pour « la » langue et qu’elle tient tous les autres idiomes pour barbares –, mais elle devient émancipatrice si la langue maternelle coexiste, tel un service public sous-tendant tous les autres, avec de multiples entrées sur le plurilinguisme ; lequel ne peut pas tenir bien longtemps si une langue unique, ou pis, un code commercial qui n’est au final qu’une non-langue unique, le globish, double partout en position prestigieuse les ex-langues nationales et locales reléguées au rang de « langues domestiques » et de pré-patois : d’autant qu’à l’arrière-plan, l’élite oligarchique se rit autant du globish baragouiné par les « couches moyennes » que les colonisateurs français d’hier se gaussaient du « petit nègre » qu’ils enseignaient, en lieu et place du français correct, à l’élite du prolétariat africain : de nos jours, les maîtres du CAC-40 vivent à New-York et parlent à leurs enfants le « English Mother Tongue » (anglais langue maternelle) que, fort illégalement, des transnationales imposent déjà à leurs cadres sup comme une condition absolue de leur recrutement. Bref on pense au mot hautement dialectique d’Umberto Eco déclarant que « la langue de l’Europe est la traduction » : ce qui, dans les conditions actuelles, dessine plus un idéal régulateur qu’une réalité, l’UE faisant tout – même après le « Brexit » et alors que l’anglais n’est plus la langue officiellement déposée d’aucun Etat européen[29] ! – pour ériger l’anglais, aujourd’hui de facto et demain de jure, comme la langue de l’Union euro-atlantique en construction.
Compte tenu que cette reconfiguration de l’espace mental accompagne pas à pas la « construction » européenne, la montée en puissance des budgets européens de l’OTAN, la mise en place du « CETA » et, qui en doute ?, le retour prochain du « TAFTA », il est piteux que la gauche et l’extrême gauche établies, dont nombre de cadres sont si fiers de globishiser et crient même au « nationalisme » quand on les invite à respecter le cœur de notre héritage culturel, continuent de se désintéresser de la rapide mise en place continentale d’une nouvelle carte mentale qui va finir d’atomiser le marché du travail, frapper d’interdit les démocraties existantes, marginaliser et déclasser des millions de prolétaires et de paysans, accroître le fossé culturel entre le « haut » et le « bas » de chaque nation. Et contribuer à dynamiter ce qui reste des protections sociales arrachées par la lutte dans un cadre national ou mondial (par ex. la Déclaration des droits de l’homme de 1948), et nullement dans un cadre euro-atlantique...
Loin de s’adapter au tout-anglais en demandant « encore plus d’Erasmus »[30] -, il faut donc refuser l’espace impérial pré-formaté par le tout-globish, ce totalitarisme idéo-linguistique, défendre les langues nationales (italien, français, allemand, portugais...), ces trésors de toute l’humanité ; il faut aussi promouvoir, dans le cadre de l’Education nationale dotée des moyens adéquats, les riches langues régionales de France comme un patrimoine indivisible de la nation[31], enseigner dans un cadre laïco-républicain les langues de l’immigration de travail (notamment l’arabe) et imposer un véritable plurilinguisme (vivent l’allemand, l’anglais, le russe, le portugais, etc.) ; et pour cela, il faut évidemment sortir au plus tôt de la machine à détruire les langues nationales et la biodiversité culturelle européenne qu’est en réalité l’UE en marche vers le « Pacte transatlantique ».

V – Euro-dissolution française ou reconstitution du cadre territorial et linguistique républicain et internationaliste ?

Il est donc vain de prétendre « réorienter l’UE (variante : l’euro) dans un sens progressiste » comme le ressassent les affidés du Parti de la Gauche Européenne et de la Confédération européenne des syndicats. L’espace de l’euro-UE-OTAN, qu’il soit institutionnel, militaire, monétaire, financier, linguistique, est triplement verrouillé et vectorisé : comme certaines particules élémentaires, le champ euro-atlantique est dextrogyre, si bien que, à l’instar de certaines particules élémentaires, les politiques qui s’y mènent ne peuvent tourner qu’à droite !
En effet, comme l’ont établi les travaux d’Annie Lacroix-Riz sur la genèse de l’UE, toute cette « construction » européenne a été conçue, dès l’entre-deux-guerres, et plus encore durant la guerre froide antisoviétique, non seulement pour discipliner le salariat européen, pour prendre la France (y compris bourgeoise, et bien entendu avec la collaboration éperdue de ses « élites » économiques rompues à la « collaboration ») en étau entre Berlin et Washington, pour (re–)coloniser les ex-pays socialistes de l’Est et refouler l’URSS, mais pour forclore le socialisme en Europe. Autant eût-il fallu prétendre « démocratiser » l’Europe de Metternich à l’époque de la Restauration et du Traité de Vienne ! En réalité, l’UE-OTAN n’est un espace décent, ni même praticable pour une future France franchement insoumise (FFI) au capital. Plus que jamais, l’alter-européisme est – à son corps défendant – un social-impérialisme en puissance puisque son rôle objectif est de promettre pour demain l’introuvable Europe sociale tout en validant dès aujourd’hui en principe la défaisance des Etats nations et des acquis démocratiques érigés dans leur cadre. Tel est in fine le rôle des promesses sur le « socle social européen » ou sur le « service public européen » : appâter les progressistes et les syndicalistes en leur faisant admettre le principe de l’Etat supranational tout en leur présentant comme « nationaliste » la défense pied à pied et la reconstruction des statuts nationaux, du secteur public et nationalisé, des diplômes nationaux, de l’école laïque, etc.
Cela signifie qu’il faudra aussi déconstruire le mortifère « pacte girondin » que pas à pas, les gouvernants maastrichtiens successifs ont mis en place pour rendre la France populaire, dont l’ADN reste marqué par l’histoire ouvrière, laïque, jaurésienne puis communiste des trois derniers siècles (ce que résume le vocable, qui se voudrait insultant, de « jacobin »), soluble dans l’acide sulfurique de l’euro-atlantisme néolibéral. Il faudra donc reconfigurer, que dis-je, reconstituer le territoire national en dissolvant les monstrueux Länder si mal fagotés par Hollande[32], dissoudre les euro-métropoles inhumaines, reconstituer les statuts nationaux, le primat des conventions collectives, le code du travail, le secteur public et nationalisé, la planification et l’aménagement égalitaire du territoire national (sans cela, la France rurale et le monde ouvrier plongeront dans la tiers-mondisation). Tout cela ne signifie en rien une recentralisation « parisienne » car on oublie trop que le jacobin Robespierre était pour la plus large autonomie des communes (dans le cadre de la loi commune) et que c’est Bonaparte qui a caporalisé la société française en subordonnant étroitement les maires aux préfets et plus encore, en réprimant durement le légitime, et tendanciellement universaliste, particularisme de classe des ouvriers. Jamais il n’y a eu contradiction irréconciliable, historiquement, entre la construction de l’Etat-nation français et l’élargissement des franchises communales : s’il est un mot qui court dans toute l’histoire de l’Etat-nation, de Bouvines – où Philippe-Auguste fit appel aux milices communales du Nord pour briser la tenaille des féodaux « français » ralliés à la couronne anglaise et à l’Empire germanique – à la Commune de Paris[33]en passant par la Commune Sans Culotte de l’An II, c’est bien le mot « commune » et la fausse opposition que le maire du Grand Lyon, Gérard Collomb, a proféré une absurdité historique quand il a cru devoir opposer la construction nationale au développement des villes de France : au contraire, l’Etat capétien s’est territorialement consolidé et fixé quand Louis XI a méthodiquement recherché l’alliance des bourgeoisies citadines pour liquider les apanages féodaux, chasser définitivement les Anglais et étendre le domaine royal aux limites du Royaume.
Bien entendu, il ne s’agit pas de revenir à ce qu’était la France avant que ne s’enclenchât le processus d’euro-régionalisation. Nous l’avons dit, un néo-gaullisme (cette centralisation non pas « jacobine » mais néo-bonapartiste) est devenu socialement impossible et d’ailleurs, c’est De Gaulle lui-même qui, au printemps 1969, a voulu – fort maladroitement – lancer cette euro-régionalisation en organisant le référendum perdant qui l’a contraint à la démission. Pour d’évidentes raisons de classe, la grande bourgeoisie est si intimement investie dans le projet de c(l)asse euro-atlantique que même ses fractions nationalistes, de Marine Le Pen à Wauquiez en passant par Dupont-Aignan et Marion Maréchal, répudient toute idée de Frexit progressiste, de sortie de l’OTAN et plus encore, de reconstruction des acquis sociaux nationaux détruits par le processus maastrichtien ( statuts, Code du travail, etc.). Cela ne signifie nullement qu’il faille exclure à l’avenir toute fraction minoritaire de la bourgeoisie (notamment de la « bourgeoisie non monopoliste » petite et moyenne) du large Front antifasciste, patriotique et progressiste qui est indispensable pour sortir de l’UE et reconstituer un pays indépendant, démocratique et réellement ouvert sur le monde entier. Cela signifie que le monde du travail doit redevenir la force motrice de l’indépendantisme français[34] qui sera progressiste, internationaliste, antifasciste, antiraciste, ou qui ne sera pas. C’est la raison pour laquelle il faut associer le drapeau rouge internationaliste des travailleurs au drapeau tricolore de l’indépendance nationale et reconstruire les outils politiques, syndicaux, culturels et associatifs de classe sans lesquels le monde du travail, aujourd’hui paralysé par la mainmise des secteurs euro-réformistes sur ses états-majors politiques et syndicaux, ne pourra pas diriger le Front pour l’Indépendance Et la République Sociale, ni même retrouver sa propre autonomie de classe par rapport à la petite bourgeoisie alter-européiste – qui mène les luttes sociales de défaites en déroutes. Lutte pour l’indépendance nationale par rapport à l’UE et combat pour l’indépendance de classe du mouvement ouvrier par rapport à la petite bourgeoisie alter-européiste (bon serviteur mais mauvais maître du mouvement ouvrier...) et par rapport à la social-eurocratie (PS, Génération-S...) sont donc bien des engagements interdépendants. En conséquence, la reconstitution du triptyque républicain Communes/Départements/Etat-nation est donc indissociable de la marche à la république démocratique et populaire, au dépassement de la Cinquième « République » néo-monarchique, à la mise en place d’institutions populaires radicalement neuves sollicitant l’intervention permanente du mouvement ouvrier, y compris dans les entreprises : bref, sans être un préalable à la rupture progressiste avec l’UE – qui est plutôt, potentiellement, la rampe de lancement de la révolution sociale – le combat pour le socialisme est indissociable de la lutte pour l’indépendance nationale.
Territorialement parlant, ce « Frexit progressiste » n’aurait rien à voir avec un repli hexagonal, encore moins avec une attitude haineuse de rétraction xénophobe. D’abord parce qu’une euro-rupture emmenée par la France, seconde économie de la zone euro, susciterait très certainement un immense regain de l’Europe des luttes, voire une contre-offensive générale des prolétaires d’Europe que la construction de l’UE contre-révolutionnaire et contre-réformatrice a placée depuis des décennies sur la défensive. Ensuite parce que, vraisemblablement, d’autres pays du Sud (et de l’Est ?) européens qui n’osent pas sortir seuls de l’étouffante Europe allemande rejoindraient peut-être Paris si la future France franchement insoumise (FFI) leur proposait des partenariats mutuellement profitables. Enfin et surtout, l’équation mensongère « UE = internationalisme » pourrait enfin tomber : en quoi la future « FFI » est-elle en effet condamnée à privilégier à jamais l’Allemagne au point d’en devenir un appendice occidental (comme ce fut en gros le cas sous Charlemagne !), à s’agenouiller sans fin devant les USA et à se dissoudre honteusement dans le tout-globish en ignorant que son histoire l’a sans cesse mêlée, souvent pour le pire (colonisation), mais quelquefois pour le meilleur, avec le Sud de la Méditerranée, avec l’Afrique francophone[35] et avec la Francophonie en général, avec l’Amérique latine (notamment avec les Etats progressistes de l’ALBA), voire avec la Russie[36] voire avec la Chine populaire.
Point ne serait besoin pour cela de s’agenouiller devant quelque Etat étranger que ce soit, ni de sanctuariser certains régimes ; il suffit de refuser le prétendu « droit d’ingérence » prôné par Bush, Sarkozy, Hollande, BHL, Macron et Cie à l’encontre des pays dominés avec les terribles effets que l’on sait (Irak, Syrie, Libye, Mali...), de cultiver pour tous le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de privilégier le service de la paix mondiale si menacée par l’unilatéralisme US, le mouvement ouvrier et démocratique se chargeant en tant que tel, indépendamment de l’Etat, fût-il démocratique, de reconstituer ses organisations internationales, voire mondiales, de défendre partout les Lumières et les droits des femmes, d’appeler partout aux résistances anti-impérialistes. La France pourrait aussi, en tant qu’Etat, redevenir le champion, non pas à l’échelle étriquée de l’ « Europe », mais à celle universelle de la planète, des incontournables recommandations universalistes énumérées par Kant dans son Projet de paix perpétuelle[37]. Bref, n’en déplaise à ceux qui, truquant la comparaison terme à terme des deux logiques territoriales, présentent le Frexit progressiste comme un rabougrissement spatial, nous n’opposons pas l’ensemble communes / département / grandes régions à l’ensemble néolibéral Euro-pôles, Grandes Régions, Europe fédérale car nous pensons notre patriotisme en lien avec l’internationalisme véritable, qui se déploie à l’échelle mondiale : en clair, la petite Europe blanche, pseudo-chrétienne, truffée de pays impérialiste, arc-boutée contre l’Afrique, le Proche-Orient, les Amériques et l’Eurasie russo-sino-indienne, est trop petite pour les émules de Jaurès, l’homme qui fonda le journal L’Humanité et qui sut dialectiquement articuler le patriotisme à l’internationalisme. Face à cette Europe prédatrice, nous sommes à la fois internationalistes et patriotes grecs, italiens, espagnols, portugais, yougoslaves, et bien entendu, français. Dans la réalité, c’est la construction euro-atlantique qui est un rabougrissement territorial puisqu’elle détruit l’ONU (qu’il faudrait démocratiser et renforcer !) en suivant servilement Trump (cf les frappes françaises et anglaises illégales sur la Syrie), qu’elle dilue l’Etat-nation dans les micro-nationalismes régionalistes, qu’elle rabat les départements dans les métropoles du type Grand Lyon, et qu’elle détruit en réalité les petites communes ouvrières et rurales que l’Etat « girondin » contraint à se diluer dans les intercommunalités forcées.

Conclusion

La réflexion politico-territoriale doit donc être repensée sur des bases matérialistes, des bases de classes, anticapitalistes et anti-impérialistes. Pas plus qu’il n’existe objectivement une forme d’attachement national mais deux, celui que traduit le patriotisme républicain et celui, antagonique du premier, que dévoie l’euro-nationalisme raciste, régionaliste ou communautariste, pas plus qu’il n’existe « un » internationalisme, mais deux selon que l’on se prononce pour l’internationalisme prolétarien ou que l’on penche pour l’euro-mondialisme atlantique, il n’existe que deux formes de construction territoriale, celle que décrit l’expression « repli national » et celle que magnifie la très océanique expression « Union transatlantique ». Il n’y a pas de « terrain neutre » en politique, et encore moins en géopolitique : pour sauver la nation française en voie de décomposition rapide, pour permettre à notre peuple de renouer avec son histoire progressiste interrompue par la construction maastrichtienne, le mouvement populaire doit inscrire au cœur de ses revendications la reconfiguration républicaine et sociale du territoire national tout en portant, contre le nationalisme raciste, contre l’euro-régionalisme, contre les communautarismes intégristes, contre les « Etats-Unis d’Europe » et l’Union transatlantique, un internationalisme prolétarien et populaire de seconde génération.
Pour conclure, nous cèderons la parole à Jaurès qui semble avoir écrit aujourd’hui même le fulgurant texte que voici :
« Dans l’état présent du monde et de l’Europe, les nations distinctes et autonomes sont la condition de la liberté humaine et du progrès humain. Tant que le prolétariat international ne sera pas assez organisé pour amener l’Europe à l’état d’unité, l’Europe ne pourra être unifiée que par une sorte de césarisme monstrueux, par un saint empire capitaliste qui écraserait à la fois les fiertés nationales et les revendications prolétariennes. Nous ne voulons pas d’une domesticité internationale. Nous voulons l’Internationale de la liberté, de la justice et du droit ouvrier ».
Georges GASTAUD
Texte achevé le 17 juin 2018, 78ème anniversaire de l’Appel à la Résistance patriotique et antifasciste lancé par Charles Tillon, membre du bureau politique du PCF clandestin, à partir du sol français occupé.
»» https://www.initiative-communiste.fr/articles/europe-capital/luttes-de...
NOTES :
[1] Dans cet article, le mot relativiste est donc utilisé, non pas au sens subjectiviste issu de Protagoras (« l’homme est mesure de toutes choses »), mais au sens objectiviste et matérialiste de la Relativité physique.
[2] Génialement, Leibniz avait anticipé conceptuellement sur la révolution relativiste. Dans sa polémique épistolaire avec le physicien newtonien Clarke, Leibniz montrait déjà que l’espace et le temps ne sont pas des données absolues posées a priori mais les ordres des phénomènes physiques s’entrecroisant selon la simultanéité (espace) ou selon la succession (temps).
[3] Dans Matérialisme et empiriocriticisme, Lénine s’est frotté à la nouvelle physique alors émergente. Et il a médité le propos matérialiste d’Engels pour lequel, « la matière sans mouvement est aussi inconcevable que le mouvement sans matière ». En pleine première guerre impérialiste mondiale, Lénine a montré sa capacité à concevoir la territorialité politique de manière relativiste, c’est-à-dire fondamentalement dynamique. Alors que des sociaux-démocrates de gauche rêvaient de transformer bénignement l’Europe capitaliste en « Etats-Unis d’Europe », Lénine refusait cette illusion alter-européiste avant la lettre (que partageaient Kautsky et Trotski) quand il écrivait que « dans un cadre capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne sauraient être qu’utopiques ou réactionnaires ». On ne peut pas ne pas mettre en parallèle l’approche léninienne des questions territoriales et l’approche marxiste du problème de l’Etat. A l’encontre des révolutionnaires inconséquents qui croyaient que la révolution prolétarienne pourrait se contenter de faire tourner à son profit la machinerie d’Etat bourgeoise, Marx (dans La guerre civile en France notamment), puis Lénine (L’Etat et la révolution) ont compris que la révolution ne pouvait pas simplement emplir d’un contenu nouveau les appareils répressifs et idéologiques d’Etat de la bourgeoisie, qu’il lui faudrait créer un autre appareil d’Etat fondé sur le mouvement des masses populaires en armes. A l’arrière-plan de la dialectique de la révolution politique et des configurations géo-territoriales que nous examinons ici, se trouvent la dialectique de l’histoire et de la géographie et plus globalement, celle de la forme et du contenu.
[4] Dans ces milieux très « classes moyennes », on peine à dire « classe ouvrière » ou « prolétariat ».
[5] Car même pour sortir des traités supranationaux, d’aucuns s’imaginent passer par les dispositifs juridiques hautement piégeants des traités supranationaux, on le voit à l’occasion des négociations sur le Brexit.
[6] Qui déclarait l’espace et le temps « vrais et métaphysiques ».
[7] Cf la croyance naïve que « l’Europe existe » comme une donnée géophysique incontestable, c’est-à-dire comme un « continent » dont l’évidence « naturelle » s’imposerait aux politiques. Etrange « continent » qui est séparé de l’Afrique par une mer... intérieure (c’est ce que signifie étymologiquement « Méditerranée ») et que sépare de l’Asie un massif montagneux guère plus élevé que les Vosges (l’Oural). Non seulement l’UE politique, qui exclut la Russie et qui s’apprête à l’affronter militairement, n’est pas « l’Europe », mais « l’Europe géographique », y compris celle qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural comme l’eût voulu Charles De Gaulle, est moins un « continent » que le Finistère occidental du continent eurasien. On pourrait aussi dauber sur l’« Europe » de l’Eurovision, ce concours de la chanson presque entièrement anglophone qui inclut... Israël et l’Australie (mais pas la Palestine !), ou sur l’ « Euro de football », qui lui aussi inclut Israël, géographiquement situé en Asie mineure. Combien de fois n’avons-nous pas entendu parler de l’ « Occident », auquel on annexe alors... le Japon pour ne pas nommer politiquement la Trilatérale impérialiste USA/UE allemande/Empire nippon, alors que bizarrement, l’île ô combien occidentale de Cuba a systématiquement été rattachée aux... « Pays de l’Est » !
[8] C’est même à cela que l’on reconnaît les (contre-)révolutions...
[9] En entendant par là des phases de consensus précaire entre cartels capitalistes pour co-exploiter le prolétariat et les peuples dominés.
[10] ... laquelle était encore envisagée par Marx en 1846, au moment de la rédaction de L’Idéologie allemande, à une époque où le capitalisme n’avait pas atteint le stade monopoliste de l’impérialisme.
Le Parti bolchévik jugera en 1925 que la construction du socialisme en URSS peut réussir à la condition que la pouvoir soviétique sache s’unir aux prolétaires des pays demeurés capitalistes ainsi qu’au mouvement d’émancipation nationale des peuples dominés par l’impérialisme
[11] Lénine prévoit que la révolution prolétarienne surgira plus aisément au 20ème siècle dans les pays pauvres de la périphérie capitaliste, mais que le socialisme y sera plus malaisé à construire en raison de leur arriération économique et culturelle ; à l’inverse, dans les pays industrialisés du centre impérialiste, le socialisme serait bien plus aisé à construire, mais la révolution prolétarienne y surgira plus difficilement en raison de la puissance de la bourgeoisie impérialiste : celle-ci sait émousser la combativité prolétarienne des pays dominants en distribuant une partie du surprofit impérialiste à l’ « aristocratie ouvrière » de manière à ancrer des partis et des syndicats réformistes au sein même du prolétariat. Ce décalage entre pays du centre et périphéries fait inévitablement surgir le risque, clairement étudié à des fins prophylactiques par Lénine au début des années 20, de déviations politiques et idéologiques (selon les lieux : adaptation réformiste au capitalisme, étatisation bureaucratique du pouvoir prolétarien, mais aussi gauchisme) au sein du mouvement ouvrier international.
[12] Une thèse qui, sous son vernis écarlate, cache l’attentisme social-démocrate et/ou le futur mépris trotskisant pour toute révolution territorialement limitée, surtout si elle surgit dans un pays arriéré « n’ayant pas le profil »...
[13] Et l’on pourrait ajouter à notre époque : du Proche-Orient, dont l’impérialisme US s’efforce de bouleverser la carte (cf le projet cher aux deux Bush d’un « Grand Moyen-Orient » piloté par Washington, Tel-Aviv et Riyad) pour briser tout vestige de nationalisme arabe laïque.
[14] Tel était le titre de son livre de 1991, dont le dernier mot, « propriété privée », affichait très cyniquement l’orientation contre-révolutionnaire. Les théoriciens comme E. Mandel (figure de proue de la 4ème Internationale), qui projetaient sur la perestroïka le vieux fantasme trotskiste d’une révolution politique antibureaucratique, ont fait montre d’un incroyable aveuglement dogmatique. Les intentions contre-révolutionnaires, atlantistes, néolibérales, d’Eltsine étaient fortement affichées, son action était claire, résolue, offensive, « jusqu’au-boutiste » (voir le titre de son livre) : face à lui, les forces politiques organisées se limitaient au social-démocrate thermidorien Gorbatchev (qui ne cessait de donner des gages éclatants et démoralisants sur tous les terrains à George Bush Senior, notamment, en 1989, la livraison clé en main de la RDA à H. Kohl et le renversement de Ceausescu par le gorbatchévien Ion Iliescu) et aux communistes honnêtes, mais inconséquents et timorés regroupés autour du khrouchtchévien Egor Ligatchev. L’aile proprement bolchévique du PCUS était alors largement dépourvue de visibilité médiatique et elle n’a pu faire à temps sa jonction avec la classe ouvrière désorientée par un Gorbatchev : ce maître de la novlangue présentait alors systématiquement les communistes fidèles comme la « droite conservatrice » et le camp eltsino-thatchérien comme la « gauche radicale ».
[15] Rappelons, contre le livre aberrant, démenti par les faits, d’Hélène Carrère d’Encausse (L’Empire éclaté) que l’URSS n’a pas du tout éclaté « par le Sud » : les Républiques « musulmanes » d’Asie n’ont pas quitté l’Union les premières, au contraire, lors du référendum gorbatchévien de 1990, le maintien de la Fédération soviétique a été voté à plus 90% par les électeurs kazakhs, kirghizes, turkmènes, etc. Les forces les plus séparatistes se trouvaient dans les Pays baltes, nordistes et occidentalisés, dans les grandes villes de Russie (surtout à Leningrad, alias Saint-Pétersbourg) et non dans les Etats d’Asie centrale. Et pour cause, la contre-révolution bourgeoise a été portée par les parties les plus riches de l’URSS, les plus occidentalisées et anciennement germanisées, alors que les parties « pauvres », que l’URSS a alphabétisées et industrialisées (cf l’admirable film de Kontchalovsky Le Premier Maître), étaient bien plus « philo-soviétiques » que les Russe eux-mêmes (qui n’ont voté pour le maintien de la Fédération soviétique qu’à 56%). Bref, H. Carrère d’Encausse a platement et naïvement projeté sur l’« Empire » soviétique le schéma de la décolonisation à l’occidentale où, bien entendu, ce sont les parties pauvres des Empires coloniaux, sauvagement pillées par le « centre », qui voulaient faire sécession (l’Algérie par rapport à la France, l’Inde par rapport à l’Angleterre, l’Amérique latine par rapport à l’Espagne et par rapport au néocolonialisme étatsunien...). Voilà ce qui arrive quand on pense les territoires sans réfléchir à leur contenu de classe et sans saisir que jusqu’au bout, l’URSS est restée fidèle au précepte de Lénine selon lequel l’Union devrait sans cesse compenser l’inégalité initiale entre les Républiques fédérées en investissant plus sur les parties pauvres que sur les parties riches de l’URSS. D’où la relative aigreur des Russes et la non-moins relative gratitude des Républiques asiatiques à l’égard de l’URSS. De manière analogue, Josip Broz, dit Tito, pensait sur ce point en léniniste quand il voulut construire l’unité socialiste yougoslave sur le principe « Une Serbie faible dans une Yougoslavie forte ».
[16] J’ai analysé ce processus contre-révolutionnaire global dans la Partie III, intitulée Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution, de mon livre Mondialisation capitaliste et projet communiste (Temps des cerises, 1997). Pour montrer par ailleurs que la contre-révolution vérifie « à l’envers » les lois de la révolution exposées en 1917 par Lénine dans L’Etat et la révolution et que, pour autant, la temporalité contre-révolutionnaire n’est pas un simple calque inversé de la temporalité révolutionnaire (il y a asymétrie, du point de vue de la construction de l’Etat de classe, entre une révolution émancipatrice et une contre-révolution asservissante, tournée contre l’immense majorité de la population), j’ai également écrit à la même époque une brochure intitulée L’Etat et la contre-révolution. Sur le plan de l’ontologie générale du temps, l’analyse de la contre-révolution confirme paradoxalement l’irréversibilité temporelle ; car même quand la révolution fait tourner la montre à l’envers, la défaisance contre-révolutionnaire ne passe pas exactement par les mêmes formes et étapes que la construction révolutionnaire.
[17] Le principe démocratique présidant à la départementalisation jacobine de la France était qu’aucun citoyen ne devrait désormais résider à plus de deux journées de cheval du chef-lieu, centre politique, civique, juridique et administratif du département.
[18] On pense à la nouvelle Angleterre « républicaine » de Cromwell, à l’Italie du Risorgimento, à la Seconde République espagnole, à la Révolution des Œillets, laquelle n’eût pas triomphé sans donner l’indépendance aux colonies portugaises d’Afrique, à la Chine populaire, qui n’a eu de cesse de réunifier le pays dépecé par les impérialistes occidentaux, au Vietnam de Ho Chih Minh ou à la Corée de Kim Il Sung, dont l’élan socialiste initial était inséparable de la lutte pour l’unité nationale, à l’Afrique du sud de Mandela mettant fin aux Bantoustans, etc. Notons que, tantôt, en fonction des rapports de classes locaux et nationaux, la territorialisation révolutionnaire centralise un pays donné, tantôt elle le décentralise. C’est ce qui rend aujourd’hui difficile les accordailles entre le mouvement progressiste français, qui tient à la République une et indivisible, et une large partie du mouvement progressiste ibérique, qui combat le centralisme fascisant cher à Franco et à Rajoy. Raison de plus pour que renaisse un Mouvement communiste international capable d’harmoniser l’action des communistes de différents pays en faisant converger leurs efforts tout en respectant la diversité des trajectoires historiques nationales.
[19] On ne réfléchit pas assez d’ailleurs, dans les milieux progressistes, au fait que la translation de la « concurrence libre et non faussée » de l’échelle nationale à l’échelle transnationale et transcontinentale n’établit nullement un nouveau « libéralisme ». Le néolibéralisme de la bourgeoisie devenue contre-révolutionnaire, impérialiste et monopolistique n’a que faire du libéralisme de feu la bourgeoisie révolutionnaire, productive et authentiquement concurrentielle. Le libéralisme encore progressiste d’un Condorcet exigeait un Etat-arbitre fort qui pût équitablement régler la concurrence, bien réelle alors, entre les entrepreneurs bourgeois. Et un tel Etat devait être fort, disposer d’une armée populaire et d’une Instruction publique et laïque permettant la méritocratie républicaine. Au contraire le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) a mis en place depuis fort longtemps (les choses se sont durcies sous la Cinquième « République ») un mécanisme unique unissant l’Etat aux monopoles capitalistes privés pour, en permanence, susciter le financement public du profit privé. Ce CME n’a nullement disparu à notre époque, malgré les criailleries anti-étatistes des néolibéraux. Certes, l’Etat-nation a été méthodiquement affaibli, non pas « par l’évolution économique », mais par les décisions prises par nos politiciens nationaux (c’est par ex. le banquier Pompidou qui a interdit à l’Etat français d’emprunter à taux zéro à la Banque de France nationalisé et qui a lancé la spirale de l’endettement sans fin en contraignant notre pays à emprunter à taux usuraires aux marchés financiers). Mais les mécanismes du CME se sont reconstitués plus fortement encore à l’échelle européenne ou à l’échelle régionale/métropolitaine avec la montée en flèche des subventions publiques au capital privé, des dégrèvements fiscaux accordés au grand patronat, de la suppression des cotisations patronales (en réalité, la baisse du salaire mutualisé et différé des travailleurs), de la privatisation-bradage des monopoles publics dépecés par les monopoles privés, etc. En réalité, la destitution de l’Etat-nation ne vise que la partie de l’ainsi-dit « Etat-Providence » dont la fonction re-distributive, sous l’impact des luttes syndicales, était d’organiser la protection sociale, d’équilibrer le développement des territoires (sans lequel toute nation finit par éclater) et de mettre en place les services publics indispensables au peuple. Quant à l’Etat-Providence destiné au grand patronat, il prospère comme jamais avec l’Empire européen en gestation où, fort loin des peuples (qui peut nommer « son » eurodéputé ?) et si près des lobbys bruxellois, le grand capital impose à jet continu ses intenables normes continentales antisociales et anti-environnementales.
Dans ce cadre, l’élargissement de la concurrence à tout un continent, avec appel d’offres continental imposé au plus petit maire voulant refaire ses trottoirs, est un coup de maître paradoxal pour le capital monopoliste : car cette concurrentialité paneuropéenne, voire « transatlantique », écarte de fait de la concurrence l’artisan, le petit commerçant, la PME, le petit paysan qui ne peuvent rivaliser, que ce soit au niveau juridique ou au niveau des prix, avec les très grosses boîtes : celles-ci ne laissent dès lors subsister les petites qu’en qualité de sous-traitants pressurés.
Bref, il se peut faire qu’en changeant de territorialité politique, la mise en concurrence, qui pouvait naguère agir localement ou nationalement comme un rempart antimonopoliste, change de fonction et sert en réalité le capitalisme monopoliste d’Etat. Freud n’a-t-il pas montré que le déplacement et la condensation sont des ruses des pulsions indicibles frappées par le refoulement ?
[20] Les accords inter-impérialistes sont toujours précaires et à terme, ils aggravent toujours les contradictions inter-impérialistes et les ferments de guerre impérialiste. L’euro fort aligné sur le mark ayant durablement plombé les économies grecque, italienne, portugaise, espagnole, et de plus en plus, l’économie française, l’industrie allemande, notamment chimique et métallurgique, s’est vu menacée d’une rupture de débouchés sud-européen. Très logiquement la BCE a alors rompu avec le dogme de la désinflation à tout prix et a fait tourner massivement la planche à billets, en prenant le risque de dévaluer l’euro ; elle a ainsi remis en cause le donnant-donnant inter-impérialiste qui interdisait à l’Europe allemande d’envahir le marché étatsunien (c’est pourquoi nous disions que le « libre échangisme » actuel est un crypto-protectionnisme germano-américain. C’est ce déséquilibre commercial structurel insupportable pour l’Oncle Sam, et pas seulement la bêtise de l’éléphantesque D. Trump, qui est à l’origine des énormes tensions commerciales – et plus si affinités – entre Washington d’un côté, Berlin et Bruxelles de l’autre.
[21] En 1792, les ouvriers parisiens assemblés en place de Grève protestaient contre la Loi Le Chapelier qui, sous couvert d’en finir avec les corporations, interdisait les droits de grève et « de coalition » (c’est-à-dire le droit de se syndiquer). Principal ministre de Louis XVI, La Fayette fit hisser le drapeau rouge de la loi martiale, ce qui signifiait : dispersion de la manifestation sous peine de fusillade. Celle-ci fit de nombreux morts chez les prolétaires, mais l’un d’eux s’empara du drapeau rouge bourgeois et y inscrivit ceci : « loi martiale du peuple souverain ». C’est depuis cette époque que, né peu après le drapeau tricolore de la Grande Révolution démocratique bourgeoise, et accompagnant le bonnet phrygien (qui, depuis l’antiquité, est le signe des affranchis) le drapeau rouge signifie, en son fond, « dictature du prolétariat ». Depuis cette date, il s’est parfois opposé au drapeau tricolore récupéré par la bourgeoisie réactionnaire, mais il s’est encore plus souvent allié à lui, d’abord contre le drapeau blanc monarchiste, ensuite pendant les luttes antifascistes du Front populaire et de la Résistance, aujourd’hui contre le drapeau bleu marial de l’UE et contre la flamme tricolore néofasciste du FN.
[22] La « réunification » allemande fut en réalité terriblement désavantageuse aux « Ossies » littéralement mis sous tutelle par l’Ouest capitaliste...
[23] J’aime tant l’Allemagne, disait l’écrivain gaulliste François Mauriac, que j’aime autant qu’il y en ait deux !
[24] D’un mal peut aussi naître un bien : l’unification de l’Irlande – per accidens en quelque sorte ! Mais quel intérêt cela garde-t-il pour le peuple irlandais si l’Eire unifiée n’est qu’un paradis fiscal de l’Europe atlantique en voie d’américanisation totale ?
[25] Le pire étant encore à chercher du côté du Grand Paris et du Grand Lyon, où la grande bourgeoisie admiratrice des Girondins se livre à une anglicisation massive et cherche même subrepticement à couper ces grandes villes françaises de l’ensemble national en délitement. Cf l’effarant livre de Jean-Paul Huchon, l’ex-président de la région francilienne qui déclarait sa haine de la France dans De battre ma gauche s’est arrêtée (dont on trouvera un commentaire critique au tout début de Patriotisme et internationalisme, G. Gastaud, éditions du CISC, 2011). C’est pourquoi il ne faut pas tomber dans le piège de criminaliser principalement les régions périphériques de l’Hexagone quand on veut comprendre le big-bang territorial « en marche » dans notre pays. L’éclatement territorial est bien conduit depuis Paris et Macron entend même se servir du séparatisme corse pour inscrire dans la Constitution (ou plutôt, dans la Dé-constitution ?) son destructif « pacte girondin », tout en érodant toujours plus le statut officiel unificateur du français en faisant adopter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales.
[26] Par l’intimidation de ceux qui ne parlent pas le « beau langage », mais surtout et de plus en plus, les langues nationales étant de plus en plus dévaluées et reléguées au second plan, éviction pure et simple de ceux qui ne parlent pas « la » langue chérie du CAC 40 et de Sir Emmanuel.
[27] Les directions de la SNCF, d’EDF, de la Poste, d’Orange... s’adonnent sans retenue à ces pratiques serviles.
[28] Si tout se fait en globish dans les entreprises, les salariés des pays européens vont voir, pour chaque emploi, le nombre de leurs concurrents prolétaires multiplié par dix et une « préférence nationale à l’envers », non moins odieuse que celle des lepénistes va s’instituer à l’encontre des travailleurs ne parlant « que » leur langue nationale, y compris contre les travailleurs immigrés francophones venus d’Afrique dans le cas de la France, lusophones dans le cas du Portugal, etc., va s’instituer avec à la clé une montée en flèche de la xénophobie chez les travailleurs, et notamment chez les ouvriers, ainsi marginalisés.
[29] L’Irlande ayant déposé le gaélique et Malte le maltais.
[30] Car l’anglais sert souvent de langue de repli, voire de revers, aux échanges scolaires internationaux organisés en d’autres langues, étudiées plus tardivement, si bien que le supranational domine et dévoie cet étrange et très inégalitaire « internationalisme » !
[31] Et non comme un ferment particulariste de dissolution de la citoyenneté française ou comme un prétexte au séparatisme euro-régionaliste.
[32] Qui aura réussi le tour de force de noyer l’Alsace dans le « Grand Est » et de ne même pas réunir Nantes à la Bretagne : qui ne voit que les arguments ethnico-culturels de la régionalisation ne sont que des prétextes et que le véritable but est le démontage de classe de la nation ?
[33] ...dont le jacobin Auguste Blanqui fût sans doute devenu le très charismatique chef de file si Thiers ne l’avait pas préventivement embastillé !
[34] Comme il sut l’être sous la Commune de Paris (qui prit corps parce que le peuple ouvrier refusait de livrer Paris aux Prussiens alors que Thiers voulait confisquer ses canons au Paris populaire), sous le Front populaire, durant la Résistance et à la Libération à l’initiative du PCF.
[35] Très offensivement, l’écrivain Kateb Yacine a déclaré que pour les Etats africains, notamment pour l’Algérie, « le français est un butin de guerre ». Ainsi chaque pays francophone doit-il appréhender le français : comme un bien commun internationaliste, comme une richesse nationale appropriée à chacune de nos histoires nationales, comme un trésor culturel appartenant, avec d’autres langues, à toute l’humanité ; et cela sans nier les autres langues nationales ou locales parlées sur son aire nationale propre.
[36] C. De Gaulle déclarait à Moscou en 1966 : « les Français savent que la Russie soviétique a joué le rôle principal dans leur libération ».
[37] Cf Exterminisme et criminalisation, cahier de la revue Etincelles ; G. Gastaud y commente le Projet de paix perpétuelle de Kant.
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