sábado, 30 de junho de 2018

Luttes de classes, émancipation nationale et politiques territoriales.

Luttes de classes, émancipation nationale et politiques territoriales.

Pour critiquer l’ « alter-européisme » et introduire un point de vue relativiste[1] en stratégie (géo-)politique Par Georges Gastaud, auteur notamment de Lumières communes (Delga 2016) et du Nouveau défi léniniste (Delga, 2017) 17 juin 2018
Rectifiant sur ce point Newton, qui faisait de l’espace et du temps des invariants indifférents aux corps physiques et à leur mouvement, Einstein a montré au début du 20ème siècle que la mesure de l’espace-temps est objectivement relative à celle du mouvement des corps (Relativité restreinte). Liant ensuite organiquement l’espace à la masse des corps et repensant de fond en comble le concept newtonien d’attraction universelle, l’inventeur de la Relativité générale a ensuite établi que l’organisation géométrique de l’univers est relative à la répartition des masses qui s’y trouvent, ce qui ouvre à une conception dynamique de l’histoire cosmique. Ce faisant, Einstein a mis fin à la confusion courante entre relativité objective (celle-ci est un mode de fonctionnement matériellement déterminé de la nature) et relativisme (l’idée platement subjectiviste qu’il n’y a pas de vérité universelle vu que chacun voit midi à sa porte). La Relativité constitue ainsi une avancée dia-matérialiste majeure dans le domaine des sciences cosmo-physiques puisque désormais, on ne peut plus penser séparément « la matière », « l’espace » et « le temps » comme c’était possible avant Einstein[2] : comme l’a proposé le physicien Gilles Cohen-Tannoudji, la physique fondamentale traite plutôt désormais de la « matière-espace-temps ». Ainsi le monde matériel ne saurait-il être pensé séparément de sa configuration spatiale et de son devenir temporel, et symétriquement, le temps et l’espace ne peuvent plus être posés par les physiciens a priori, « métaphysiquement » comme eût dit Engels ; c’est ce qu’atteste l’histoire de la cosmologie moderne, des anticipations fulgurantes de Georges Lemaître, le vrai père de la cosmogonie moderne, aux actuels travaux de topologie cosmique illustrés notamment par Jean-Pierre Luminet.
Or, malgré les efforts pionniers de Lénine[3] et d’autres analystes marxistes, cette révolution einsteinienne du mode de penser est loin d’avoir vraiment touché la pensée politique et géopolitique. Pour preuve l’illusion alter-européiste, cette variante régionale de l’alter-mondialisme qui prétend transformer « l’Europe » au profit des « classes populaires »[4] tout en respectant religieusement les limites et le cadre institutionnel de l’Union européenne[5]. Ou qui s’imagine modifier « la » mondialisation capitaliste du dedans comme s’il existait « un » monde politique unique, indifférent à son utilisation capitaliste ou socialiste et indépendamment des configurations géopolitiques mouvantes et contradictoires que dessine notamment l’actuel mixte étatsunien de protectionnisme agressif et de libre-échangisme débridé. La plupart des tenants de cette approche proprement métaphysique de la géopolitique refusent également de remettre en cause le découpage de la France en euro-régions à l’allemande ou en super-métropoles » dévorantes (Grand Paris, Grand Lyon...) et prétendent investir tel quel ce cadre territorial et institutionnel hautement toxique pour mener à bien le changement progressiste qu’ils promettent. Il s’agit là en somme, sur le terrain politique et géopolitique, d’une illusion de type newtonien, plus exactement, de type métaphysique au sens que Newton lui-même[6], Hegel puis Engels donnèrent tour à ce qualificatif (en l’opposant au mode de penser dialectique) : le fourvoiement méthodologique principal que comporte ce mode de penser est alors de détacher arbitrairement la territorialité institutionnelle du contenu de classe politique en rabattant, ou plutôt, en croyant rabattre, de manière inconsciemment naturaliste, la géographie humaine sur la géographie physique[7]. Or, de même que les dynamiques cosmo-physiques ne fonctionnent pas indépendamment de leurs cadres géométriques et spatio-temporels, lesquels sont en retour modifiés, voire bouleversés par les dynamiques matérielles qui les reconfigurent sans cesse, de même les dynamiques géopolitiques ne fonctionnent-elles pas dans l’abstrait, indépendamment des cadres territoriaux qui les conditionnent (ou qui les brisent !) et qu’en retour, elles modifient, voire qu’elles bouleversent[8]. Bref, c’est faire injure à la géographie humaine, souvent travestie en pure et simple géographie « physique », que de prétendre concevoir les processus historiques comme autant d’habillages successifs des mêmes territorialités successivement dévolues à l’alternance des souverainetés politiques (nationales et/ou de classes). Et sur le plan pratico-politique, c’est mener les classes populaires à la déroute que de leur faire croire que l’on peut « réorienter l’Europe dans un sens progressiste » dans le cadre territorial et institutionnel hautement précontraint de l’UE en marche vers ce que le MEDEF, qui appelle cet « élargissement » de ses vœux, nomme l’ « Union transatlantique » (« CETA », « TAFTA », montée en gamme et en puissance de l’OTAN, etc.).
Si, pour résumer notre thèse, la territorialité institutionnelle n’est pas politiquement neutre et indifférente aux orientations politiques de classes, il s’ensuit que, pour donner de l’air à l’éventuel changement anticapitaliste, il faut changer d’aire sur les plans territorial et institutionnel ; et cela imposerait à une future France Franchement Insoumise (FFI) de rompre sans ambages avec l’euro-UE-OTAN en repensant théoriquement et en déplaçant pratiquement les bornes de la future territorialité du changement révolutionnaire à venir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Hexagone. En conséquence, donner de l’air à la France, changer d’ère en Europe, rompre le cycle contre-révolutionnaire qui domine la planète et l’Europe depuis les années quatre-vingts, tout imposera tôt ou tard de changer d’aire sur le plan politico-territorial.

I –Lénine, penseur et praticien de la territorialité (contre-)révolutionnaire

« En régime capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne peuvent être qu’utopiques ou réactionnaires » (Lénine)
Il est stimulant pour commencer de mettre en parallèle deux champs de réflexion de Lénine, ce subtil penseur et praticien des dialectiques de la nature, de l’histoire et de la connaissance. En 1908, pour contrer le nouvel idéalisme épistémologique et le révisionnisme idéologique que suscitait la révolution en cours des sciences physiques, Lénine s’intéressa de près aux mutations scientifiques de la physique et c’est à cette fin qu’il publia son livre Matérialisme et empiriocriticisme. A l’encontre de certains physiciens d’alors (Ostwald, Mach, Poincaré) que tentaient l’immatérialisme et l’idéalisme, Lénine établit que « l’électron est aussi inépuisable que l’atome » et que la physique moderne n’invalide pas le matérialisme : elle circonscrit le matérialisme mécaniste classique et s’ouvre à des formes nouvelles de conceptualisation dia-matérialiste. Bref, comme le disait déjà Engels, « à chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ». Matérialisme et empiriocriticisme souligne aussi les liens dia-matérialistes du temps, de l’espace et de la matière en combattant l’approche métaphysique et isolationniste de ces catégories dont il dessine une approche plus large et plus dynamique. Puisqu’ « il n’existe pas plus de mouvement sans matière qu’il n’existe de matière sans mouvement » (Engels), puisque l’espace et le temps sont des dimensions du changement matériel et non des êtres séparés, la matière ne doit pas se concevoir comme une masse inerte et amorphe que Dieu inscrirait a posteriori dans le cadre cristallin de l’espace et du temps ; foin des abstractions métaphysiques, il faut penser dialectiquement, dynamiquement, concrètement, les dialectiques spatio-temporelles de l’univers matériel en mouvement. Bref, comme le dira par ailleurs le fondateur de l’Internationale communiste, « la vérité est toujours concrète ».
Quelques années plus tard, alors que la première guerre impérialiste mondiale de 1914-18 fait rage, Lénine se heurte à Trotski et aux théoriciens de la Deuxième Internationale qui s’imaginent tenir en respect l’impérialisme et marcher vers la paix mondiale en substituant à l’Europe des Etats-nations impérialistes des « Etats-Unis d’Europe », voire, pour gauchir le propos, des « Etats-Unis socialistes d’Europe ». En réalité, montre Lénine, l’impérialisme ne peut pas s’unifier durablement car il est, entre autres, régi par la loi du développement inégal, du repartage périodique et violent du monde en mouvantes sphères d’influence inséparables de l’exportation massive des capitaux qui forme le cœur du capitalisme-impérialisme ; si bien que le prétendu « nouveau » stade impérialiste absolutisé de l « hyper-impérialisme », que célébraient alors à divers degrés Kautsky et Hilferding[9] est en réalité sapé et ébranlé en longue période par les violentes rivalités inter-impérialistes qui poussent aux affrontements guerriers, les « paix » impérialistes (Pax britannica, Pax germanica, Pax americana...) ne pouvant être que des parenthèses dans l’histoire structurellement belliqueuse de l’impérialisme : ses tendances lourdes le conduisant en effet nécessairement, soit à des chocs guerriers inter-impérialistes, soit à des ententes précaires entre pays impérialistes rivaux pour attaquer ensemble (avant de se diviser à nouveau...) des pays ou des blocs de pays plus faibles, dominés ou carrément (re-) colonisés. Plus encore, montre Lénine, les analyses teintées d’ « hyper-impérialisme » de Trotski et des autres théoriciens menchevisants issus de la Deuxième Internationale manquent la possibilité de la révolution prolétarienne dans le cadre d’un seul pays ou d’un seul groupe de pays, tendance dont la nécessité s’inscrit en creux dans le développement inégal du capitalisme-impérialisme et des puissances rivales qui le pilotent C’est cette thèse léniniste qu’exploitera à bon droit le Parti bolchévique quand Trotski sera mis en minorité par Staline, Zinoviev, Kamenev et Boukharine au mitan des années vingt ; il sera alors devenu clair que, la vague révolutionnaire consécutive à l’Octobre russe ayant provisoirement reflué en Allemagne, en Hongrie et en Italie, la construction du socialisme peut s’enclencher dans un seul pays sans attendre qu’éclate une révolution mondiale et simultanée[10]. C’est d’ailleurs dans la foulée de ces analyses, que Lénine exprimera l’idée stratégique qu’ « une chaîne vaut ce que vaut son maillon le plus faible », d’où sortira l’idée juste que la Russie est le maillon faible où viendront se rompre les contradictions inter-impérialistes exacerbées par la guerre mondiale et par les défaites militaires à répétition subies par l’armée tsariste.
Qui ne voit alors les conséquences méthodologiques qui s’ensuivent pour repenser et reconfigurer la spatio-temporalité de la transition révolutionnaire du capitalisme-impérialisme au socialisme-communisme ? De même qu’Einstein avait radicalement déconstruit le concept newtonien de « temps universel » et de « simultanéité absolue des évènements physiques », de même Lénine va-t-il repenser radicalement la temporalité du processus révolutionnaire : il ne faut guère s’attendre à une révolution mondiale et simultanée affectant à la fois « tous les pays dominants » (comme l’espérait à raison Marx dans les circonstances passagères du primo-capitalisme industriel) ; à l’époque de l’impérialisme, il faut plutôt concevoir le bouleversement révolutionnaire comme une sorte de révolution en chaîne avec des effets cumulés d’anticipation ou de retardement qui comportent le risque d’importants différés historiques[11]. La spatialité aussi doit être repensée : car au lieu d’attendre paresseusement qu’éclate subitement ou simultanément une révolution continentale ou mondiale[12], le contenu de classe anticapitaliste (centre) et anti-impérialiste (périphéries) des révolutions à venir impose de repenser les espaces géopolitiques, les rythmiques temporelles et leurs incessantes compositions à partir des deux affrontements majeurs de l’époque impérialiste, la contradiction capital/travail redoublée de l’antagonisme entre centres impérialistes et peuples périphériques exploités. Par ex., l’Empire russe repris tel quel dans ses frontières de 1914 ne saurait se concevoir tel quel comme l’espace de la Révolution prolétarienne russe à venir : le futur pouvoir des Soviets sera tenu en effet, pour ne pas dégénérer lui-même en pouvoir néo-impérialiste à la Kerenski, devra conférer aux nationalités périphériques opprimées par le tsar le droit de se séparer de la Russie, un droit dont profiteront aussitôt la Finlande ou la Pologne après Octobre 1917 : et c’est, dès avant Octobre qu’éclata la polémique qui opposa Lénine à Rosa Luxemburg à propos du Droit des nations à disposer d’elles-mêmes et du devoir qui en découle pour tout révolutionnaire russe ou polonais d’exiger le droit pour la Pologne de former un Etat indépendant des Empires russe, autrichien et allemand. Certes, après la révolution soviétique, les nouvelles républiques soviétiques se fédèreront sous l’égide de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (sans mention du mot « Russie », observons-le) ; mais cette semi-reconstitution de l’ancien territoire dévolu à l’Empire tsariste aura eu pour préalable le démantèlement de la spatialité impériale, le départ définitif de certaines de ses parties (Finlande, Pologne...) et la constitution formellement séparée des républiques caucasiennes, asiatiques, etc., la Russie soviétique n’étant qu’une partie, sciemment affaiblie politiquement par rapport à l’ensemble soviétique, de la nouvelle Fédération socialiste.
On pourrait raffiner cette analyse un peu trop rapide, mais l’essentiel ne s’en dégage pas moins sur les plans principiel et méthodologique : il n’existe pas d’espaces géographiques pré-dessiné (ou pré-destiné...) pour les révolutions, qu’il s’agisse de « la Russie » ou de « l’Europe »[13]. C’est le contenu matériel – en l’occurrence, le contenu de classe, ou du moins le contenu anti-impérialiste, qui décide en dernière instance de son dimensionnement spatial et de son rythme temporel : en fonction de leurs contenus de classe et du déplacement des territoires qui servent successivement d’épicentres aux bouleversements historiques, les redécoupages spatiaux et les rythmiques temporelles se combinent et se succèdent... Si bien que toute (contre-)révolution « faisant époque », comme eût si bien dit Engels, implique, au sens quasi physico-géométrique du mot, une remise en cause du cadrage territorial et, au sens quasi-physique du mot, un « redimensionnement » politique des espaces et des temporalités des batailles (contre-)révolutionnaires.

II – La preuve par la contre-révolution à l’Est

Les alter-européistes qui promettent de transmuer l’UE, dominée par un mixte conflictuel détonnant d’atlantisme et d’ordo-libéralisme berlinois, en une souriante Europe sociale insoumise à l’Axe Berlin-Washington, devraient examiner ce qui s’est produit sur les plans institutionnel et territorial en URSS et en Europe de l’Est entre 1989 et 1991. Liquidateur affiché du communisme et anti-bolchevik revendiqué, Gorbatchev s’imaginait pouvoir présider en longue période une Fédération de républiques soviétiques campant dans les frontières de l’URSS et menant une politique social-démocrate arrimée à l’Europe capitaliste, avant tout à l’Allemagne « réunifiée ». Dans cet esprit, le président soviétique refusait – et a même durement réprimé – la volonté séparatiste des républiques soviétiques de la Baltique (Lituanie, Estonie, Lettonie). Cette vue géopolitiquement et territorialement naïve du point de vue impérialiste et contre-révolutionnaire, Gorbatchev la paiera de son humiliante éviction par Boris Eltsine : en contre-révolutionnaire conséquent, et donc, en vassal servile de Washington dont la tutelle lui était indispensable pour vaincre les communistes soviétique, Eltsine a compris qu’il lui faudrait piétiner les résultats du référendum de 1990 (à l’occasion duquel les citoyens soviétiques avaient voté à 76% pour le maintien de la Fédération des républiques soviétiques) ; en effet, la restauration « Jusqu’au bout »[14] du capitalisme en Russie avait pour préalable territorial l’éclatement intégral du camp socialiste européen, la réunification allemande et l’explosion du cadre territorial soviétique. C’est pourquoi, Eltsine et ses très « démocrates » parrains occidentaux ont bafoué sans vergogne le vote souverain des Soviétiques en provoquant un véritable coup d’Etat institutionnel : président contre-révolutionnaire de la Fédération de Russie, Eltsine a d’abord fait voter par le parlement russe un acte établissant la suprématie de la Russie souveraine sur les lois soviétiques : Gorbatchev restant passif, son rival moscovite a donc provoqué le dynamitage de l’URSS par la nouvelle Russie souverainiste, aile marchante de la restauration capitaliste[15] dans l’espace soviétique en voie d’éclatement. Puis, avec la complicité des présidents anticommunistes de l’Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan, et en ignorant... souverainement l’avis des onze autres républiques soviétiques, Eltsine (fortement « conseillé » par Washington...) a déclaré unilatéralement et anticonstitutionnellement la Fédération soviétique forclose. Il a ainsi balayé d’un coup l’héritage territorial, institutionnel et militaire de l’ex-Union socialiste des républiques.
Certes, par la suite, le dirigeant contre-révolutionnaire et oligarchique qui a succédé à Eltsine, Vladimir Poutine, a rétabli un semblant d’unité territoriale panrusse en relançant la Confédération des Etats Indépendants, puis en créant l’Union eurasienne. Mais outre que cette restauration territoriale était fort éloignée de celle sur laquelle la ci-devant URSS avait autorité, outre que son contenu de classe était foncièrement opposé à ce que représentait le régime ouvrier et paysan (fût-il largement décomposé) issu d’Octobre 1917, force est de constater que pour accomplir la contre-révolution et restaurer pleinement le pouvoir politique de la bourgeoisie, les rapports de production capitalistes et l’arrimage de la Russie postcommuniste à la re-mondialisation en cours du capitalisme-impérialisme, les contre-révolutionnaires russes faisant leur soumission aux impérialistes étatsuniens et allemands ont d’abord dû faire sauter le cadre territorial formé par l’URSS et par les pays européens du Pacte de Varsovie[16]. Et le prélude germanique à cette totale reconfiguration territoriale fut la liquidation de la RDA (par l’adhésion pure et simple, et non simultanée, des « nouveaux Länder » de l’Est à la nouvelle « République de Berlin ») et en combinant leurs efforts pour renverser Nicolae Ceausescu par la violence armée.
Déjà la tentative paneuropéenne de Restauration monarcho-féodale qui résulta de la défaite de Napoléon Bonaparte et de la mise en place du Traité de Vienne avait redessiné de fond en combles la carte de l’Europe héritée de la Révolution française, du Directoire et de l’Empire napoléonien. En France même, la Révolution bourgeoise n’avait pas pu triompher sans bouleverser à l’interne la territorialité issue de l’Ancien Régime : de Versailles, le pouvoir revint à Paris, que le pouvoir royal avait fui après les troubles de la Fronde (et notamment, de la « Fronde du peuple ») ; les jacobins abolirent les « ci-devant provinces » pour faire place à la « République une et indivisible » et aux communes autonomes voulues par les Jacobins, que complétaient l’institution du département[17], l’Etat national unifié, officiellement francophone et détaché de la tutelle catholique, n’appliquant plus désormais qu’une seule loi sur tout son territoire. De tels bouleversements territoriaux, tantôt révolutionnaires[18], tantôt contre-révolutionnaires (qui peut douter qu’un renversement du PC chinois n’aboutisse à un éclatement territorial : Grand Tibet, sécession ouïgoure, etc.). Qui ne voit par ailleurs que l’effort de Cuba socialiste et du Venezuela bolivarien pour échapper au broyeur étatsunien ne pouvait pas passer par la territorialité archi-impérialiste de l’Organisation des Etats Américains (O.E.A.), dominée par Washington, pas davantage par le Mercosur ou par l’ALENA libre-échangiste, et qu’il lui a fallu au contraire dessiner un cadre territorial plus propice aux changements, celui qu’a dessiné l’ALBA (Alternative Bolivarienne des Amériques) sous l’égide du Cubain Fidel Castro, du Vénézuélien Hugo Chavez et du Bolivien Evo Morales.
Sur un pan plus général, comment ne pas évoquer l’Antiquité romaine quand on veut étudier la dialectique des mutations politiques et des redéploiements territoriaux ? Ainsi l’expansion territoriale de la République menait-elle nécessairement à l’Empire, et pour finir, à la paradoxale destitution de Rome du rang de capitale politique de l’Empire « romain » (notamment à l’époque de la Tétrarchie). Preuve a contrario de ces dialectiques géopolitiques puissantes, le démantèlement de l’Empire et l’émergence des royaumes germano-barbares ont nécessairement accompagné le passage du mode de production esclavagiste au mode de production féodal. De même l’émergence tardive du St-Empire « romain » germanique hérité de la Carolingie franque s’est d’ailleurs s’est-elle opérée sur des bases territoriales nouvelles ouvrant l’épisode médiéval des oppositions entre l’Empereur allemand et la Papauté italienne.
Bref, l’actuelle prétention naïve de l’alter-européisme à, si je puis dire, retourner l’UE comme une crêpe pour passer subrepticement, par ex. au moyen des élections au parlement européen, d’une Europe néolibérale, atlantique, flirtant avec des gouvernements fascistes, criminalisant les partis communistes et interdisant la grève en Grèce, à une « autre Europe » bien gentille, sociale-pacifique-écologique-démocratique-et-féministe, ne heurte pas seulement la dialectique matérialiste de la forme et du contenu, de la géographie et de l’histoire, elle contredit frontalement toute l’expérience historique récente ou ancienne.

III – Que l’Europe atlantique et supranationale ne saurait se retourner comme une crêpe...

« L’Europe capitaliste, pour s’en sortir, il faut en sortir. Si la France n’en sort pas, elle « y restera »... PRCF
Et il est aisé de saisir pourquoi : si le capitalisme contemporain, et plus précisément, si son aile marchante et stratégique qu’est l’oligarchie financière personnifiée par Macron, n’avaient rien eu de décisif à gagner, dans leur constante guerre de classe antipopulaire, à passer du cadre territorial des Etats-nations traditionnels au cadre supranational des Etats-Unis d’Europe en voie d’insertion dans l’ « Union transatlantique », pourquoi nos bons maîtres se seraient-ils donné tant de peine depuis la Seconde Guerre mondiale (sans parler des prémices de l’entre-deux-guerres) pour installer la dynamique douloureuse de l’Etat supranational germano-centré, voire, en un second temps, de l’Empire transatlantique ?
La dure réalité de classes est que, comme tout bon général chargé d’une offensive stratégique, les maîtres du CAC-40 ont finement choisi de décaler leur terrain de lutte, celui qui leur serait stratégiquement favorable tout en posant un maximum de difficultés à la classe travailleuse et aux peuples européens dominés du Sud et de l’Est. Et pour cela, ils ont choisi d’affaiblir décisivement le niveau national pour privilégier tout à la fois le niveau supranational (UE, TAFTA, OTAN, OMC, FMI, etc.) et le niveau infranational (Länderisation, voire éclatement territorial complet des Etats nations et des Etats multinationaux préexistant à l’UE atlantique). S’agissant de l’espace français, tout cela est consigné noir sur blanc dans le Manifeste du MEDEF paru en décembre 2011 et intitulé Besoin d’aire. L’organisation patronale alors dirigée par Laurence Parisot y milite explicitement pour une « reconfiguration des territoires » et pour un besoin d’aire qui, par-delà ce jeu de mots azoté, traduit en français ce que d’aucuns appelèrent jadis Lebensraum, l’« espace vital » indispensable à la quête du surprofit impérialiste. C’est ainsi qu’aux 36 000 communes de France, le MEDEF veut explicitement – et c’est en bonne voie grâce successivement à M. Chevènement et à M. Hollande – substituer des euro-métropoles et des communautés d’agglomération corsetant les communes rurales et les villes ouvrières, ces ultimes bastions politiques de la petite paysannerie et de la classe ouvrière. Par ailleurs, le MEDEF et le CAC-40 ne peuvent que se réjouir de voir les départements, notamment ceux de l’ex- « ceinture rouge » parisienne, ou de l’ex-ceinture rouge lyonnaise, absorbés par le « Grand Paris » ou par le « Grand Lyon » tentaculaires. Quelle aubaine aussi pour les monopoles capitalistes que de voir les Grandes Régions – en réalité les nouveaux Länder « français » aussi vastes que l’Autriche ou que la Belgique ! –, court-circuiter Paris pour discuter directement (en position forcément affaiblie) avec Bruxelles ou se concurrencer les unes avec les autres, au nom de « l’emploi », sur le terrain du moins-disant social et du mieux-disant fiscal (pour les grandes entreprises) : à quand les délocalisations de régions à régions françaises ? A quand le SMIG régional, les diplômes purement régionaux comme c’est déjà le cas en RFA ? Très ouvertement, les « patriotes » du MEDEF préfèrent à Etat-nation francophone, « jacobin » et centré sur Paris, un Etat européen parlant globish et recentré sur Francfort, donc sur l’euro et sur la BCE.
Remarquons alors qu’à tous niveaux, cette étrange « décentralisation » éloigne géographiquement le pouvoir de décision du travailleur et du citoyen de base : de la commune vers la mégapole mondialisée, du département à la grande Région, de l’Etat national à l’Empire supranational en gésine, de l’UE continentale à l’Union transatlantique pré-dessinée par le « CETA », par le « TAFTA », par l’OTAN, et économiquement orientée par le partage monétaire du monde entre la zone dollar mondialisée et la zone euromark pilotée depuis Francfort (et par son complément étouffant, l’écrasant « franc fort », ruineux pour nos industries). En revanche, le grand capital et ses groupes de pression sont ultra-favorisés par ce redécoupage territorial rien moins qu’innocent : quelle aubaine pour Vinci, Bolloré, Véolia ou Auchan que de court-circuiter le petit maire râleur et trop proche de ses électeurs pour n’avoir plus à persuader que le président de métropole, qui est de leur « monde », qui parle globish et partage la « culture de l’entreprise » ! Quelle joie pour les VRP des transnationales que de camper à Bruxelles plutôt qu’avec Paris, où les manifs anti-délocalisation déferlent vite et où les députés en place sont bien forcés de surveiller (ou de feindre surveiller), dans leur propre intérêt électoral, le maintien de l’emploi ouvrier et paysan en France ! Quelle magnifique affaire pour la grande bourgeoisie capitaliste que cette « économie de marché ouverte sur le monde où la concurrence est libre et non faussée » prescrite par Maastricht et où les marchés national et local sont dynamités au détriment tout à la fois de la classe ouvrière locale, des paysans du crû et des artisans locaux, des services publics diabolisés sous l’appellation de « monopoles d’Etat »[19] !
D’autant que ce redécoupage territorial « par le haut » s’accompagne d’une atomisation par le bas : en l’absence du terrible Etat-nation « jacobin » garantissant les diplômes, les conventions salariales de branche, les statuts, le Code du travail, les grandes entreprises fixent de plus en plus les conditions de salaire, de (con-)formation et d’emploi en contournant les statuts nationaux, les conventions collectives, les diplômes universitaires nationaux et, n’en déplaise à la jaunâtre CFDT, la représentation syndicale des salariés ; de même, dans les ex-services publics « décentralisés » et en marche accélérée vers la privatisation totale, les chefs d’établissement joueront les patrons de combat en recrutant et en débauchant à plaisir les enseignants, les facteurs, les cheminots, les hospitaliers, les techniciens EDF, les ingénieurs de l’Equipement privés de la garantie de l’emploi et de ce qui l’accompagne, le droit à construire une carrière et à bénéficier d’une pension, et par-dessus tout, la possibilité d’exercer son métier consciencieusement en ignorant le profit capitaliste et en servant l’intérêt national.
Naturellement ce recadrage général de la territorialité politique s’ancre dans le développement tendanciel profond du système capitaliste : on peut dire en gros que, surtout sous la Cinquième République et jusqu’à l’avènement de Pompidou, créature de Rothschild comme E. Macron, le grand capital « français » a mené son effort de concentration monopolistique principalement dans le cadre national et en privilégiant la production industrielle. Avec l’appui massif des crédits, de la recherche, des commandes militaires et de la logistique d’Etat, ce grand capital a mis en place d’énormes regroupement, cartels et fusions tels que la Compagnie Générale Electrique, Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Creusot-Schneider, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, BSN, Gervais-Danone, la BNP et j’en passe. A cette époque, une partie du grand capital pouvait encore très « colbertiennement » (et très provisoirement !) soutenir le patriotisme économique, mâtiné de planification technocratique et d’ « aménagement du territoire » d’un De Gaulle. Virage apatride complet et assumé de la grande bourgeoisie « française » à partir du moment où...
Sur le plan économique, l’espace dévolu à la concentration monopoliste s’est élargi aux échelles continentale et transcontinentale : « besoin d’aire ! », et tant pis pour les millions d’ouvriers, d’artisans, de commerçants, de cadres moyens, de chercheurs, d’ingénieurs, de fonctionnaires petits et moyens qui ne « suivront » pas, qui n’accompagneront pas leur entreprise délocalisée en Roumanie ou leur centre téléphonique privatisé en Tunisie. D’autant que l’oligarchie aura bien moins besoin d’eux désormais vu qu’elle parachèvera la casse des productions industrielles, qu’elle se concentrera sur la juteuse (à court terme) économie parasitaire et qu’elle surexploitera des millions de déracinés chassés du sud de la planète par les guerres impérialistes (Libye, Syrie, Afrique occidentale...) et par les ingérences euro-atlantiques (Ukraine). De la sorte, le CAC-40 continuera de s’affranchir, irréversiblement espère-t-il, de la trop frondeuse classe travailleuse hexagonale (y compris de sa partie immigrée) en employant à l’étranger la grande majorité de ses salariés ; reconfiguration en cours également du territoire technico-productif de l’Hexagone, où les usines se raréfient, où le « désert rural » français s’étend tandis que les métropoles sont dévolues à l’économie parasitaire (tout-finance et tout-tourisme haut de gamme) et que la France devient avant tout un « carrefour-market » d’autoroutes payantes, d’aéroports géants et de TGV construits aux dépens du ferroviaire de proximité, le site France étant moins dédié à la production qu’au transport (plus polluant que l’industrie !) de biens « made in ailleurs »... Faut-il parler de ce territoire des territoires qu’est l’euro, cette zone crypto-protectionniste par laquelle Washington et l’Europe allemande se sont réparti les zones d’influence, le dollar faible adossé à l’US Army permettant de drainer vers les USA surendettés et insolvables le gros de la richesse mondiale tandis que l’euro fort, ce clone du Deutsche Mark, permet à Berlin d’interdire à toute l’Europe gréco-latine, France incluse, de pratiquer la dévaluation compétitive, renchérit artificiellement tous les produits du Sud européen, concentre l’essentiel de l’industrie européenne dans la zone d’influence allemande (RFA et Mitteleuropa) et interdit à la RFA d’exporter vers les USA[20] (du moins tant que l’accord monétaire inter-impérialiste euro/dollar fut respecté par Berlin...).
Sur le plan politique, on cassera la puissante et longtemps rougeoyante classe ouvrière française qui hissa son « drapeau rouge du peuple souverain » à côté de la bannière tricolore dès l’insurrection populaire de 1792[21], qui fit trois insurrections au 19ème siècle (dont la Commune de Paris), qui construisit par la suite un puissant parti communiste, une grande CGT de classe, qui fit le Front populaire, la Résistance antifasciste, obtint de substantiels acquis en 1945-47 sous l’égide des ministres communistes, et qui, en Mai-Juin 68, mena la plus grande grève de l’histoire mondiale. Dès les années 70, les Giscard, Helmut Schmidt et Cie s’entendirent pour redéployer les activités économiques du cœur de l’Europe ; en France furent successivement fermés le textile, les mines, la sidérurgie, la machine-outil fabriquée par la grande usine rouge de Renault-Billancourt, épicentre de la grève prolétarienne de 1968. Fut également brisée la petite paysannerie rouge du Languedoc (ce fut le dégât collatéral majeur, annoncé par le PCF et par les organisations viticoles languedociennes, de l’élargissement européen vers l’Europe du sud) tandis que la RFA, où la classe ouvrière était solidement disciplinée par la social-démocratie et par les syndicats DGB et IG-Metall (favorables à la collaboration des classes), et où le Parti communiste (KPD) était interdit depuis 1953, se réservait la grande industrie, mère de la véritable puissance économique et financière (la France bourgeoise post-soixante-huitarde accentuant son virage parasitaire et se rabattant sur le tout-tourisme, le tout-finance et sur le transport maritime, aérien, routier, ferroviaire, des marchandises « made in ailleurs »).
Sur le plan géopolitique, la forte relance de la « construction européenne » sous les auspices du Traité de Maastricht s’est faite principalement sous l’impact de la contre-révolution qui avait vu s’opérer successivement l’annexion ouest-allemande de la RDA[22], l’implosion sous influence de l’URSS, la satellisation des ex-pays socialistes phagocytés par l’OTAN en violation des accords signés par Gorbatchev et par ses mentors occidentaux, sans oublier, cerise sur le gâteau impérialiste, le démembrement et l’occupation militaire, y compris par l’Allemagne, ex-puissance occupante sous le Troisième Reich, de la République socialiste fédérative de Yougoslavie. Dans ce sous-continent européen entièrement décommunisé, la France bourgeoise déjà fortement euro-ralliée avant 1989 n’avait plus d’espace géopolitique suffisant pour promouvoir sa tradition diplomatico-militaire gaullienne ; De Gaulle était en effet une sorte de Bonaparte international (au sens descriptif et technico-politique que Marx donne au mot « bonapartisme » dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) qui, tout en restant dans le camp anticommuniste et atlantique, n’en naviguait pas moins entre les deux Grands, et prenait même appui sur l’URSS, sur le monde arabe et sur la Chine en matière de politique étrangère, pour tirer son épingle du jeu à l’international. Une France bourgeoise indépendante de l’OTAN et eurosceptique restait en effet possible avec une URSS forte, avec une Allemagne et une Europe scindées selon une ligne de classes[23], avec une forte Yougoslavie unie et non alignée ; si bien qu’en réalité, la réunification allemande et l’élargissement est-européen sous pilotage germano-américain ont mis fin au gaullisme historique tout en assignant à la classe travailleuse et à ses organisations les plus conséquentes la mission historique de sauver – voire de reconstruire sur de nouvelles bases tant la décomposition nationale est déjà avancée – la patrie française reniée par une oligarchie de plus en plus veule, anglomane, américano-vassale et germano-rampante. C’est pourquoi, n’en déplaise à la fois au gauchisme – qui abhorre le drapeau tricolore et se rit de l’indépendance nationale – et au souverainisme bourgeois (qui symétriquement, rejette le drapeau rouge et déteste le socialisme), le combat pour l’émancipation nationale et la lutte pour le socialisme sont inextricablement mêlés dans les conditions de notre temps et de notre pays...
Qui ne voit alors que, dans le cadre institutionnel et territorial foncièrement contre-révolutionnaire dessiné par la « construction » euro-atlantique, notre pays est voué à une dissolution complète ; non seulement notre héritage social, laïque, linguistique et républicain n’y a plus aucune place, mais dans un tel cadre libéral-fascisant, le mouvement ouvrier, la gauche populaire, voire de plus en plus la part de la social-démocratie qui se croit encore jaurésienne, ne peuvent qu’être broyés, humiliés, ridiculisés, les insurrections populaires nationales devenant carrément impossibles quand l’ « armée européenne » sera devenue pleinement fonctionnelle ? Plus lucide que nos petits bourgeois alter-européistes, plus capables de saisir que les déplacements territoriaux de la puissance comportent de lourds effets de classe, l’ultra-droitier Madelin avait vu juste dès 1992 quand il soutient le traité de Maastricht qualifié d’« assurance tous risques contre le socialisme »...
Sans développer exagérément cet aspect des choses, que nous avons suffisamment argumenté dans un article de 2011 intitulé Faire face à l’euro-balkanisation, il nous faut aussi signaler l’impact destructif de la « construction » territoriale euro-atlantique sur l’unité territoriale des Etats-membres de l’UE (hors RFA). On nous présente ainsi l’euro-construction comme un « élargissement » général de l’horizon socioéconomique. C’est incontestable si l’on parle de « l’espace où galope le capital », pour reprendre une expression saisissante de feu mon ami Jean-Claude Gandiglio. Mais qu’advient-il des nations européennes soumises aux forces de dilatation euro-atlantiques ? Tenaillées par la supranationalité politico-militaire, déchirées par la « concurrence libre et non faussée » chère aux monopoles capitalistes, écartelée entre les forces euro-atlantistes à la Macron et les forces proto-fascistes de repli (nationalistes à la Le Pen, euro-séparatistes à la Talamoni, néo-communautarismes intégristes et anti-laïques...), distendus par la mise en concurrence des territoires à l’intérieur des nations en décomposition, ces Etats se fracturent de plus en plus :
En Italie, avant de s’associer en position dominante aux mouvement fourre-tout des Cinq étoiles, la Ligue du Nord de Bossi prônait carrément la sécession de la riche Lombardie tout en maudissant le Mezzogiorno paupérisé.
En Espagne, les riches régions catalane et basque – qui ont certes de sérieux motifs historiques pour braver Madrid et le Parti populaire (néo-franquiste) – souhaitent de plus en plus se délester de l’Espagne paupérisée, notamment de l’Andalousie... tout en restant dans l’UE. Etranges « indépendantistes » qui fuient le toro madrilène pour se précipiter aux pieds du mammouth berlinois !
Même schéma en Belgique où, satellisée par l’Allemagne, la Flandre riche, centrée sur Anvers, largue la Wallonie prolétarienne en déclin, intimide la population majoritairement francophone de Bruxelles et va jusqu’à lorgner sur la partie jadis néerlandophone du département français du Nord.
Déjà les pays baltes attirés par la puissance économique allemande se sont séparés de la Russie et discriminent lourdement chez eux les très fortes minorités russophones.
Sitôt faite la réunification allemande, l’ex-Tchécoslovaquie socialiste s’est scindée en deux micro-Etats sans même que la population ne soit consultée sur cette scission.
la sanglante guerre de sécession yougoslave s’est enclenchée quand H. Kohl, accompagné par Saint Jean Paul II, a reconnu unilatéralement la sécession croate, ce qui a stoppé net les négociations en cours sur la répartition de l’héritage yougoslave commun.
La Grande-Bretagne voit de son côté se profiler la sécession de l’Ecosse et du Pays de Galles, voire celle de l’Ulster[24] ; les forces de marées européennes et atlantiques jouent contradictoirement un rôle énorme dans le possible écartèlement du « Royaume Uni », ce qui, au passage, pourrait faire réfléchir ceux qui mythifient le « rôle fédérateur » présumé de la langue anglaise...
Quant à la France de moins en moins « jacobine », la construction européenne met son unité territoriale à rude épreuve en Corse, dans le Roussillon (tenté par la sécession de la « Catalogne-Sud »), au pays basque (où certains regardent vers l’Euzkadi ibérique tenté par la sécession), sans parler de la Bretagne où le MEDEF dévoie l’histoire révolutionnaire des « Bonnets rouges » bretons en distillant l’idée bassement démagogique que « le problème de la Bretagne, c’est la France » (sic) ; en Alsace, certains secteurs influents de la bourgeoisie locale lorgnent vers la riche Rhénanie voisine quand ils ne rêvent pas à voix haute d’un retour de Strasbourg au statut de ville libre (on n’ose pas dire encore : de Ville d’Empire)[25].
Bref, et même si l’UE officielle refuse pour l’instant d’assumer la sécession catalane, c’est elle qui a semé les germes de l’euro-balkanisation en privilégiant méthodiquement les instances supranationales et infranationales aux dépens des Etats nationaux (Italie, France) ou multinationaux (URSS, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Belgique, Espagne, Grande-Bretagne) historiquement constitués.
Terminons en notant que cet éclatement national provisoirement sous contrôle n’a rien d’égalitaire et de symétrique. Nous laisserons le lecteur deviner quel est le seul pays d’Europe qui s’est « réunifié » dans le cadre euro-atlantique et quel autre Etat-nation a tout à gagner « à la fin » (comme au foot...) à l’euro-dissolution de ses voisins, comme il a déjà beaucoup gagné à la mise sous tutelle « européenne » du Portugal, de l’Italie, de la Grèce et de l’Espagne (les « PIGS » désossés par la Troïka). En résumé, jamais le supranationalisme ne mènera à l’internationalisme ; cette tendance typiquement impériale mène au contraire à l’hyper-domination du super-nationalisme le plus puissant. Alors que l’ « Inter-Nationale » peut seule à terme garantir la paix mondiale et réconcilier l’humanité, la « Supranationale » peut plus que jamais mener à son extermination sans reste...

IV – Sortir de l’espace linguistique du Tout-Globish

L’espace, la temporalité sont si dynamiquement pétris de matérialité que l’on aurait tort de les concevoir au sens purement analytique des coordonnées cartésiennes ou même, de la « géographie physique » ou de l’astronomie étroitement et platement comprises. Par ex., il existe une matérialité des espaces mentaux que configurent sourdement à notre époque l’internet, les réseaux sociaux, les médias, et bien plus encore que toutes ces données « modernes », ces territoires mentaux souterrains et hautement structurants que sont les domaines linguistiques, en particulier ceux que décrivent aujourd’hui les langues nationales et les langues dites « véhiculaires », communes à plusieurs pays (anglais, russe, français, espagnol, portugais, arabe, etc.). Je n’ai pas besoin de signaler d’abord que ces cartographies mentales sont, en général, fortement scindées et hiérarchisées par des rapports de domination sociale, nationale, voire sexuelle. Ni de signaler que les langues ne sont pas de purs codes transportant des informations, pardon, des « news », d’une manière idéologiquement et socialement neutre. Tout d’abord, les langues nationales segmentent, pas toujours pour le pire, les réseaux de communication possibles, et tout d’abord les marchés du travail nationaux : au point que détruire une langue, soumettre un continent entier, voire le monde à un seul code transcontinental, c’est dé-segmenter tous les marchés du travail, c’est les dénationaliser entièrement et à terme, c’est détruire les Etats-nations et les codes juridiques et sociaux qu’ils soutiennent. Dans les conditions actuelles, il faut donc être du dernier aveuglement – comme le sont encore hélas nombre de confédérations syndicales de salariés (le MEDEF lui, sait cela et il en joue en virtuose !) – pour ne pas voir que la prolifération mondiale, continentale, nationale du tout-anglais promu d’en haut par les oligarchies, par la plupart des Etats impérialistes et par leurs courtisans « intellectuels », opère à la fois comme un lourd discriminant social et national[26] et comme solvant linguistique des marchés locaux et nationaux de l’emploi, des services, des capitaux et des biens (le tout-anglais fédérant les « quatre libertés de circulation » garanties par Maastricht : des marchandises, des personnes, des capitaux et des services). La préférence (anti-)nationale à l’anglais que mettent illégalement en pratique nombre de transnationales (Renault, PSA, Alcatel, Volkswagen...), la nomination systématique des nouveaux produits et des nouvelles enseignes en globish[27], tout cela confère un énorme avantage sélectif aux USA déjà archi-dominants sur les plans militaire, culturel et économique, cela dé-segmente, déterritorialise et tend à exploser presque à l’infini la demande d’emploi[28] dé-territorialisée : l’anglophone de naissance peut candidater partout, le travailleur ne parlant que la langue du pays devenant au contraire « inemployable ». Par ailleurs, cette préférence affichée pour l’anglais des affaires (le Business Globish) fonctionne déjà comme une dévaluation massive de la parole, y compris politique, des locuteurs « à l’ancienne » des langues antérieures à l’euro-mondialisation anglophone : comment ne pas voir dès lors que priver un peuple de sa langue, et à travers elle, de son histoire et de ses références communes, c’est du même coup l’exclure de la parole civique au risque de renvoyer son non-dit de masse à l’inarticulé éruptif des rugissements fascistes ou des psalmodies fondamentalistes ?
Le formatage qualitatif des néo-colonisés linguistiques n’est pas moins redoutable que le reformatage-désegmentation quantitatif et extensif que nous venons de décrire à gros traits. Telles des géodésiques, les langues indiquent et incurvent des chemins de pensée qui divergent d’un paysage linguistique à l’autre car loin de lister des sons vides de sens, elles sont des manières d’associer méthodiquement des signifiants à des signifiés selon certaines « structures » faisant système, donc à des notions, à des jugements, à des raisonnements, à des lieux communs, à des références littéraires, mythiques, proverbiales, etc. ; et à travers tout cela, à des imaginaires différents et historiquement construits qui font qu’il n’existe pas « le » langage mais une série de peuples parlant diversement et formant ensemble cette unité contradictoire toujours en mouvement que l’on nomme l’humanité. Cette pré-configuration des possibles mentaux peut évidemment être aliénante quand elle est inconsciente – autrement dit quand une langue se prend pour « la » langue et qu’elle tient tous les autres idiomes pour barbares –, mais elle devient émancipatrice si la langue maternelle coexiste, tel un service public sous-tendant tous les autres, avec de multiples entrées sur le plurilinguisme ; lequel ne peut pas tenir bien longtemps si une langue unique, ou pis, un code commercial qui n’est au final qu’une non-langue unique, le globish, double partout en position prestigieuse les ex-langues nationales et locales reléguées au rang de « langues domestiques » et de pré-patois : d’autant qu’à l’arrière-plan, l’élite oligarchique se rit autant du globish baragouiné par les « couches moyennes » que les colonisateurs français d’hier se gaussaient du « petit nègre » qu’ils enseignaient, en lieu et place du français correct, à l’élite du prolétariat africain : de nos jours, les maîtres du CAC-40 vivent à New-York et parlent à leurs enfants le « English Mother Tongue » (anglais langue maternelle) que, fort illégalement, des transnationales imposent déjà à leurs cadres sup comme une condition absolue de leur recrutement. Bref on pense au mot hautement dialectique d’Umberto Eco déclarant que « la langue de l’Europe est la traduction » : ce qui, dans les conditions actuelles, dessine plus un idéal régulateur qu’une réalité, l’UE faisant tout – même après le « Brexit » et alors que l’anglais n’est plus la langue officiellement déposée d’aucun Etat européen[29] ! – pour ériger l’anglais, aujourd’hui de facto et demain de jure, comme la langue de l’Union euro-atlantique en construction.
Compte tenu que cette reconfiguration de l’espace mental accompagne pas à pas la « construction » européenne, la montée en puissance des budgets européens de l’OTAN, la mise en place du « CETA » et, qui en doute ?, le retour prochain du « TAFTA », il est piteux que la gauche et l’extrême gauche établies, dont nombre de cadres sont si fiers de globishiser et crient même au « nationalisme » quand on les invite à respecter le cœur de notre héritage culturel, continuent de se désintéresser de la rapide mise en place continentale d’une nouvelle carte mentale qui va finir d’atomiser le marché du travail, frapper d’interdit les démocraties existantes, marginaliser et déclasser des millions de prolétaires et de paysans, accroître le fossé culturel entre le « haut » et le « bas » de chaque nation. Et contribuer à dynamiter ce qui reste des protections sociales arrachées par la lutte dans un cadre national ou mondial (par ex. la Déclaration des droits de l’homme de 1948), et nullement dans un cadre euro-atlantique...
Loin de s’adapter au tout-anglais en demandant « encore plus d’Erasmus »[30] -, il faut donc refuser l’espace impérial pré-formaté par le tout-globish, ce totalitarisme idéo-linguistique, défendre les langues nationales (italien, français, allemand, portugais...), ces trésors de toute l’humanité ; il faut aussi promouvoir, dans le cadre de l’Education nationale dotée des moyens adéquats, les riches langues régionales de France comme un patrimoine indivisible de la nation[31], enseigner dans un cadre laïco-républicain les langues de l’immigration de travail (notamment l’arabe) et imposer un véritable plurilinguisme (vivent l’allemand, l’anglais, le russe, le portugais, etc.) ; et pour cela, il faut évidemment sortir au plus tôt de la machine à détruire les langues nationales et la biodiversité culturelle européenne qu’est en réalité l’UE en marche vers le « Pacte transatlantique ».

V – Euro-dissolution française ou reconstitution du cadre territorial et linguistique républicain et internationaliste ?

Il est donc vain de prétendre « réorienter l’UE (variante : l’euro) dans un sens progressiste » comme le ressassent les affidés du Parti de la Gauche Européenne et de la Confédération européenne des syndicats. L’espace de l’euro-UE-OTAN, qu’il soit institutionnel, militaire, monétaire, financier, linguistique, est triplement verrouillé et vectorisé : comme certaines particules élémentaires, le champ euro-atlantique est dextrogyre, si bien que, à l’instar de certaines particules élémentaires, les politiques qui s’y mènent ne peuvent tourner qu’à droite !
En effet, comme l’ont établi les travaux d’Annie Lacroix-Riz sur la genèse de l’UE, toute cette « construction » européenne a été conçue, dès l’entre-deux-guerres, et plus encore durant la guerre froide antisoviétique, non seulement pour discipliner le salariat européen, pour prendre la France (y compris bourgeoise, et bien entendu avec la collaboration éperdue de ses « élites » économiques rompues à la « collaboration ») en étau entre Berlin et Washington, pour (re–)coloniser les ex-pays socialistes de l’Est et refouler l’URSS, mais pour forclore le socialisme en Europe. Autant eût-il fallu prétendre « démocratiser » l’Europe de Metternich à l’époque de la Restauration et du Traité de Vienne ! En réalité, l’UE-OTAN n’est un espace décent, ni même praticable pour une future France franchement insoumise (FFI) au capital. Plus que jamais, l’alter-européisme est – à son corps défendant – un social-impérialisme en puissance puisque son rôle objectif est de promettre pour demain l’introuvable Europe sociale tout en validant dès aujourd’hui en principe la défaisance des Etats nations et des acquis démocratiques érigés dans leur cadre. Tel est in fine le rôle des promesses sur le « socle social européen » ou sur le « service public européen » : appâter les progressistes et les syndicalistes en leur faisant admettre le principe de l’Etat supranational tout en leur présentant comme « nationaliste » la défense pied à pied et la reconstruction des statuts nationaux, du secteur public et nationalisé, des diplômes nationaux, de l’école laïque, etc.
Cela signifie qu’il faudra aussi déconstruire le mortifère « pacte girondin » que pas à pas, les gouvernants maastrichtiens successifs ont mis en place pour rendre la France populaire, dont l’ADN reste marqué par l’histoire ouvrière, laïque, jaurésienne puis communiste des trois derniers siècles (ce que résume le vocable, qui se voudrait insultant, de « jacobin »), soluble dans l’acide sulfurique de l’euro-atlantisme néolibéral. Il faudra donc reconfigurer, que dis-je, reconstituer le territoire national en dissolvant les monstrueux Länder si mal fagotés par Hollande[32], dissoudre les euro-métropoles inhumaines, reconstituer les statuts nationaux, le primat des conventions collectives, le code du travail, le secteur public et nationalisé, la planification et l’aménagement égalitaire du territoire national (sans cela, la France rurale et le monde ouvrier plongeront dans la tiers-mondisation). Tout cela ne signifie en rien une recentralisation « parisienne » car on oublie trop que le jacobin Robespierre était pour la plus large autonomie des communes (dans le cadre de la loi commune) et que c’est Bonaparte qui a caporalisé la société française en subordonnant étroitement les maires aux préfets et plus encore, en réprimant durement le légitime, et tendanciellement universaliste, particularisme de classe des ouvriers. Jamais il n’y a eu contradiction irréconciliable, historiquement, entre la construction de l’Etat-nation français et l’élargissement des franchises communales : s’il est un mot qui court dans toute l’histoire de l’Etat-nation, de Bouvines – où Philippe-Auguste fit appel aux milices communales du Nord pour briser la tenaille des féodaux « français » ralliés à la couronne anglaise et à l’Empire germanique – à la Commune de Paris[33]en passant par la Commune Sans Culotte de l’An II, c’est bien le mot « commune » et la fausse opposition que le maire du Grand Lyon, Gérard Collomb, a proféré une absurdité historique quand il a cru devoir opposer la construction nationale au développement des villes de France : au contraire, l’Etat capétien s’est territorialement consolidé et fixé quand Louis XI a méthodiquement recherché l’alliance des bourgeoisies citadines pour liquider les apanages féodaux, chasser définitivement les Anglais et étendre le domaine royal aux limites du Royaume.
Bien entendu, il ne s’agit pas de revenir à ce qu’était la France avant que ne s’enclenchât le processus d’euro-régionalisation. Nous l’avons dit, un néo-gaullisme (cette centralisation non pas « jacobine » mais néo-bonapartiste) est devenu socialement impossible et d’ailleurs, c’est De Gaulle lui-même qui, au printemps 1969, a voulu – fort maladroitement – lancer cette euro-régionalisation en organisant le référendum perdant qui l’a contraint à la démission. Pour d’évidentes raisons de classe, la grande bourgeoisie est si intimement investie dans le projet de c(l)asse euro-atlantique que même ses fractions nationalistes, de Marine Le Pen à Wauquiez en passant par Dupont-Aignan et Marion Maréchal, répudient toute idée de Frexit progressiste, de sortie de l’OTAN et plus encore, de reconstruction des acquis sociaux nationaux détruits par le processus maastrichtien ( statuts, Code du travail, etc.). Cela ne signifie nullement qu’il faille exclure à l’avenir toute fraction minoritaire de la bourgeoisie (notamment de la « bourgeoisie non monopoliste » petite et moyenne) du large Front antifasciste, patriotique et progressiste qui est indispensable pour sortir de l’UE et reconstituer un pays indépendant, démocratique et réellement ouvert sur le monde entier. Cela signifie que le monde du travail doit redevenir la force motrice de l’indépendantisme français[34] qui sera progressiste, internationaliste, antifasciste, antiraciste, ou qui ne sera pas. C’est la raison pour laquelle il faut associer le drapeau rouge internationaliste des travailleurs au drapeau tricolore de l’indépendance nationale et reconstruire les outils politiques, syndicaux, culturels et associatifs de classe sans lesquels le monde du travail, aujourd’hui paralysé par la mainmise des secteurs euro-réformistes sur ses états-majors politiques et syndicaux, ne pourra pas diriger le Front pour l’Indépendance Et la République Sociale, ni même retrouver sa propre autonomie de classe par rapport à la petite bourgeoisie alter-européiste – qui mène les luttes sociales de défaites en déroutes. Lutte pour l’indépendance nationale par rapport à l’UE et combat pour l’indépendance de classe du mouvement ouvrier par rapport à la petite bourgeoisie alter-européiste (bon serviteur mais mauvais maître du mouvement ouvrier...) et par rapport à la social-eurocratie (PS, Génération-S...) sont donc bien des engagements interdépendants. En conséquence, la reconstitution du triptyque républicain Communes/Départements/Etat-nation est donc indissociable de la marche à la république démocratique et populaire, au dépassement de la Cinquième « République » néo-monarchique, à la mise en place d’institutions populaires radicalement neuves sollicitant l’intervention permanente du mouvement ouvrier, y compris dans les entreprises : bref, sans être un préalable à la rupture progressiste avec l’UE – qui est plutôt, potentiellement, la rampe de lancement de la révolution sociale – le combat pour le socialisme est indissociable de la lutte pour l’indépendance nationale.
Territorialement parlant, ce « Frexit progressiste » n’aurait rien à voir avec un repli hexagonal, encore moins avec une attitude haineuse de rétraction xénophobe. D’abord parce qu’une euro-rupture emmenée par la France, seconde économie de la zone euro, susciterait très certainement un immense regain de l’Europe des luttes, voire une contre-offensive générale des prolétaires d’Europe que la construction de l’UE contre-révolutionnaire et contre-réformatrice a placée depuis des décennies sur la défensive. Ensuite parce que, vraisemblablement, d’autres pays du Sud (et de l’Est ?) européens qui n’osent pas sortir seuls de l’étouffante Europe allemande rejoindraient peut-être Paris si la future France franchement insoumise (FFI) leur proposait des partenariats mutuellement profitables. Enfin et surtout, l’équation mensongère « UE = internationalisme » pourrait enfin tomber : en quoi la future « FFI » est-elle en effet condamnée à privilégier à jamais l’Allemagne au point d’en devenir un appendice occidental (comme ce fut en gros le cas sous Charlemagne !), à s’agenouiller sans fin devant les USA et à se dissoudre honteusement dans le tout-globish en ignorant que son histoire l’a sans cesse mêlée, souvent pour le pire (colonisation), mais quelquefois pour le meilleur, avec le Sud de la Méditerranée, avec l’Afrique francophone[35] et avec la Francophonie en général, avec l’Amérique latine (notamment avec les Etats progressistes de l’ALBA), voire avec la Russie[36] voire avec la Chine populaire.
Point ne serait besoin pour cela de s’agenouiller devant quelque Etat étranger que ce soit, ni de sanctuariser certains régimes ; il suffit de refuser le prétendu « droit d’ingérence » prôné par Bush, Sarkozy, Hollande, BHL, Macron et Cie à l’encontre des pays dominés avec les terribles effets que l’on sait (Irak, Syrie, Libye, Mali...), de cultiver pour tous le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de privilégier le service de la paix mondiale si menacée par l’unilatéralisme US, le mouvement ouvrier et démocratique se chargeant en tant que tel, indépendamment de l’Etat, fût-il démocratique, de reconstituer ses organisations internationales, voire mondiales, de défendre partout les Lumières et les droits des femmes, d’appeler partout aux résistances anti-impérialistes. La France pourrait aussi, en tant qu’Etat, redevenir le champion, non pas à l’échelle étriquée de l’ « Europe », mais à celle universelle de la planète, des incontournables recommandations universalistes énumérées par Kant dans son Projet de paix perpétuelle[37]. Bref, n’en déplaise à ceux qui, truquant la comparaison terme à terme des deux logiques territoriales, présentent le Frexit progressiste comme un rabougrissement spatial, nous n’opposons pas l’ensemble communes / département / grandes régions à l’ensemble néolibéral Euro-pôles, Grandes Régions, Europe fédérale car nous pensons notre patriotisme en lien avec l’internationalisme véritable, qui se déploie à l’échelle mondiale : en clair, la petite Europe blanche, pseudo-chrétienne, truffée de pays impérialiste, arc-boutée contre l’Afrique, le Proche-Orient, les Amériques et l’Eurasie russo-sino-indienne, est trop petite pour les émules de Jaurès, l’homme qui fonda le journal L’Humanité et qui sut dialectiquement articuler le patriotisme à l’internationalisme. Face à cette Europe prédatrice, nous sommes à la fois internationalistes et patriotes grecs, italiens, espagnols, portugais, yougoslaves, et bien entendu, français. Dans la réalité, c’est la construction euro-atlantique qui est un rabougrissement territorial puisqu’elle détruit l’ONU (qu’il faudrait démocratiser et renforcer !) en suivant servilement Trump (cf les frappes françaises et anglaises illégales sur la Syrie), qu’elle dilue l’Etat-nation dans les micro-nationalismes régionalistes, qu’elle rabat les départements dans les métropoles du type Grand Lyon, et qu’elle détruit en réalité les petites communes ouvrières et rurales que l’Etat « girondin » contraint à se diluer dans les intercommunalités forcées.

Conclusion

La réflexion politico-territoriale doit donc être repensée sur des bases matérialistes, des bases de classes, anticapitalistes et anti-impérialistes. Pas plus qu’il n’existe objectivement une forme d’attachement national mais deux, celui que traduit le patriotisme républicain et celui, antagonique du premier, que dévoie l’euro-nationalisme raciste, régionaliste ou communautariste, pas plus qu’il n’existe « un » internationalisme, mais deux selon que l’on se prononce pour l’internationalisme prolétarien ou que l’on penche pour l’euro-mondialisme atlantique, il n’existe que deux formes de construction territoriale, celle que décrit l’expression « repli national » et celle que magnifie la très océanique expression « Union transatlantique ». Il n’y a pas de « terrain neutre » en politique, et encore moins en géopolitique : pour sauver la nation française en voie de décomposition rapide, pour permettre à notre peuple de renouer avec son histoire progressiste interrompue par la construction maastrichtienne, le mouvement populaire doit inscrire au cœur de ses revendications la reconfiguration républicaine et sociale du territoire national tout en portant, contre le nationalisme raciste, contre l’euro-régionalisme, contre les communautarismes intégristes, contre les « Etats-Unis d’Europe » et l’Union transatlantique, un internationalisme prolétarien et populaire de seconde génération.
Pour conclure, nous cèderons la parole à Jaurès qui semble avoir écrit aujourd’hui même le fulgurant texte que voici :
« Dans l’état présent du monde et de l’Europe, les nations distinctes et autonomes sont la condition de la liberté humaine et du progrès humain. Tant que le prolétariat international ne sera pas assez organisé pour amener l’Europe à l’état d’unité, l’Europe ne pourra être unifiée que par une sorte de césarisme monstrueux, par un saint empire capitaliste qui écraserait à la fois les fiertés nationales et les revendications prolétariennes. Nous ne voulons pas d’une domesticité internationale. Nous voulons l’Internationale de la liberté, de la justice et du droit ouvrier ».
Georges GASTAUD
Texte achevé le 17 juin 2018, 78ème anniversaire de l’Appel à la Résistance patriotique et antifasciste lancé par Charles Tillon, membre du bureau politique du PCF clandestin, à partir du sol français occupé.
»» https://www.initiative-communiste.fr/articles/europe-capital/luttes-de...
NOTES :
[1] Dans cet article, le mot relativiste est donc utilisé, non pas au sens subjectiviste issu de Protagoras (« l’homme est mesure de toutes choses »), mais au sens objectiviste et matérialiste de la Relativité physique.
[2] Génialement, Leibniz avait anticipé conceptuellement sur la révolution relativiste. Dans sa polémique épistolaire avec le physicien newtonien Clarke, Leibniz montrait déjà que l’espace et le temps ne sont pas des données absolues posées a priori mais les ordres des phénomènes physiques s’entrecroisant selon la simultanéité (espace) ou selon la succession (temps).
[3] Dans Matérialisme et empiriocriticisme, Lénine s’est frotté à la nouvelle physique alors émergente. Et il a médité le propos matérialiste d’Engels pour lequel, « la matière sans mouvement est aussi inconcevable que le mouvement sans matière ». En pleine première guerre impérialiste mondiale, Lénine a montré sa capacité à concevoir la territorialité politique de manière relativiste, c’est-à-dire fondamentalement dynamique. Alors que des sociaux-démocrates de gauche rêvaient de transformer bénignement l’Europe capitaliste en « Etats-Unis d’Europe », Lénine refusait cette illusion alter-européiste avant la lettre (que partageaient Kautsky et Trotski) quand il écrivait que « dans un cadre capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne sauraient être qu’utopiques ou réactionnaires ». On ne peut pas ne pas mettre en parallèle l’approche léninienne des questions territoriales et l’approche marxiste du problème de l’Etat. A l’encontre des révolutionnaires inconséquents qui croyaient que la révolution prolétarienne pourrait se contenter de faire tourner à son profit la machinerie d’Etat bourgeoise, Marx (dans La guerre civile en France notamment), puis Lénine (L’Etat et la révolution) ont compris que la révolution ne pouvait pas simplement emplir d’un contenu nouveau les appareils répressifs et idéologiques d’Etat de la bourgeoisie, qu’il lui faudrait créer un autre appareil d’Etat fondé sur le mouvement des masses populaires en armes. A l’arrière-plan de la dialectique de la révolution politique et des configurations géo-territoriales que nous examinons ici, se trouvent la dialectique de l’histoire et de la géographie et plus globalement, celle de la forme et du contenu.
[4] Dans ces milieux très « classes moyennes », on peine à dire « classe ouvrière » ou « prolétariat ».
[5] Car même pour sortir des traités supranationaux, d’aucuns s’imaginent passer par les dispositifs juridiques hautement piégeants des traités supranationaux, on le voit à l’occasion des négociations sur le Brexit.
[6] Qui déclarait l’espace et le temps « vrais et métaphysiques ».
[7] Cf la croyance naïve que « l’Europe existe » comme une donnée géophysique incontestable, c’est-à-dire comme un « continent » dont l’évidence « naturelle » s’imposerait aux politiques. Etrange « continent » qui est séparé de l’Afrique par une mer... intérieure (c’est ce que signifie étymologiquement « Méditerranée ») et que sépare de l’Asie un massif montagneux guère plus élevé que les Vosges (l’Oural). Non seulement l’UE politique, qui exclut la Russie et qui s’apprête à l’affronter militairement, n’est pas « l’Europe », mais « l’Europe géographique », y compris celle qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural comme l’eût voulu Charles De Gaulle, est moins un « continent » que le Finistère occidental du continent eurasien. On pourrait aussi dauber sur l’« Europe » de l’Eurovision, ce concours de la chanson presque entièrement anglophone qui inclut... Israël et l’Australie (mais pas la Palestine !), ou sur l’ « Euro de football », qui lui aussi inclut Israël, géographiquement situé en Asie mineure. Combien de fois n’avons-nous pas entendu parler de l’ « Occident », auquel on annexe alors... le Japon pour ne pas nommer politiquement la Trilatérale impérialiste USA/UE allemande/Empire nippon, alors que bizarrement, l’île ô combien occidentale de Cuba a systématiquement été rattachée aux... « Pays de l’Est » !
[8] C’est même à cela que l’on reconnaît les (contre-)révolutions...
[9] En entendant par là des phases de consensus précaire entre cartels capitalistes pour co-exploiter le prolétariat et les peuples dominés.
[10] ... laquelle était encore envisagée par Marx en 1846, au moment de la rédaction de L’Idéologie allemande, à une époque où le capitalisme n’avait pas atteint le stade monopoliste de l’impérialisme.
Le Parti bolchévik jugera en 1925 que la construction du socialisme en URSS peut réussir à la condition que la pouvoir soviétique sache s’unir aux prolétaires des pays demeurés capitalistes ainsi qu’au mouvement d’émancipation nationale des peuples dominés par l’impérialisme
[11] Lénine prévoit que la révolution prolétarienne surgira plus aisément au 20ème siècle dans les pays pauvres de la périphérie capitaliste, mais que le socialisme y sera plus malaisé à construire en raison de leur arriération économique et culturelle ; à l’inverse, dans les pays industrialisés du centre impérialiste, le socialisme serait bien plus aisé à construire, mais la révolution prolétarienne y surgira plus difficilement en raison de la puissance de la bourgeoisie impérialiste : celle-ci sait émousser la combativité prolétarienne des pays dominants en distribuant une partie du surprofit impérialiste à l’ « aristocratie ouvrière » de manière à ancrer des partis et des syndicats réformistes au sein même du prolétariat. Ce décalage entre pays du centre et périphéries fait inévitablement surgir le risque, clairement étudié à des fins prophylactiques par Lénine au début des années 20, de déviations politiques et idéologiques (selon les lieux : adaptation réformiste au capitalisme, étatisation bureaucratique du pouvoir prolétarien, mais aussi gauchisme) au sein du mouvement ouvrier international.
[12] Une thèse qui, sous son vernis écarlate, cache l’attentisme social-démocrate et/ou le futur mépris trotskisant pour toute révolution territorialement limitée, surtout si elle surgit dans un pays arriéré « n’ayant pas le profil »...
[13] Et l’on pourrait ajouter à notre époque : du Proche-Orient, dont l’impérialisme US s’efforce de bouleverser la carte (cf le projet cher aux deux Bush d’un « Grand Moyen-Orient » piloté par Washington, Tel-Aviv et Riyad) pour briser tout vestige de nationalisme arabe laïque.
[14] Tel était le titre de son livre de 1991, dont le dernier mot, « propriété privée », affichait très cyniquement l’orientation contre-révolutionnaire. Les théoriciens comme E. Mandel (figure de proue de la 4ème Internationale), qui projetaient sur la perestroïka le vieux fantasme trotskiste d’une révolution politique antibureaucratique, ont fait montre d’un incroyable aveuglement dogmatique. Les intentions contre-révolutionnaires, atlantistes, néolibérales, d’Eltsine étaient fortement affichées, son action était claire, résolue, offensive, « jusqu’au-boutiste » (voir le titre de son livre) : face à lui, les forces politiques organisées se limitaient au social-démocrate thermidorien Gorbatchev (qui ne cessait de donner des gages éclatants et démoralisants sur tous les terrains à George Bush Senior, notamment, en 1989, la livraison clé en main de la RDA à H. Kohl et le renversement de Ceausescu par le gorbatchévien Ion Iliescu) et aux communistes honnêtes, mais inconséquents et timorés regroupés autour du khrouchtchévien Egor Ligatchev. L’aile proprement bolchévique du PCUS était alors largement dépourvue de visibilité médiatique et elle n’a pu faire à temps sa jonction avec la classe ouvrière désorientée par un Gorbatchev : ce maître de la novlangue présentait alors systématiquement les communistes fidèles comme la « droite conservatrice » et le camp eltsino-thatchérien comme la « gauche radicale ».
[15] Rappelons, contre le livre aberrant, démenti par les faits, d’Hélène Carrère d’Encausse (L’Empire éclaté) que l’URSS n’a pas du tout éclaté « par le Sud » : les Républiques « musulmanes » d’Asie n’ont pas quitté l’Union les premières, au contraire, lors du référendum gorbatchévien de 1990, le maintien de la Fédération soviétique a été voté à plus 90% par les électeurs kazakhs, kirghizes, turkmènes, etc. Les forces les plus séparatistes se trouvaient dans les Pays baltes, nordistes et occidentalisés, dans les grandes villes de Russie (surtout à Leningrad, alias Saint-Pétersbourg) et non dans les Etats d’Asie centrale. Et pour cause, la contre-révolution bourgeoise a été portée par les parties les plus riches de l’URSS, les plus occidentalisées et anciennement germanisées, alors que les parties « pauvres », que l’URSS a alphabétisées et industrialisées (cf l’admirable film de Kontchalovsky Le Premier Maître), étaient bien plus « philo-soviétiques » que les Russe eux-mêmes (qui n’ont voté pour le maintien de la Fédération soviétique qu’à 56%). Bref, H. Carrère d’Encausse a platement et naïvement projeté sur l’« Empire » soviétique le schéma de la décolonisation à l’occidentale où, bien entendu, ce sont les parties pauvres des Empires coloniaux, sauvagement pillées par le « centre », qui voulaient faire sécession (l’Algérie par rapport à la France, l’Inde par rapport à l’Angleterre, l’Amérique latine par rapport à l’Espagne et par rapport au néocolonialisme étatsunien...). Voilà ce qui arrive quand on pense les territoires sans réfléchir à leur contenu de classe et sans saisir que jusqu’au bout, l’URSS est restée fidèle au précepte de Lénine selon lequel l’Union devrait sans cesse compenser l’inégalité initiale entre les Républiques fédérées en investissant plus sur les parties pauvres que sur les parties riches de l’URSS. D’où la relative aigreur des Russes et la non-moins relative gratitude des Républiques asiatiques à l’égard de l’URSS. De manière analogue, Josip Broz, dit Tito, pensait sur ce point en léniniste quand il voulut construire l’unité socialiste yougoslave sur le principe « Une Serbie faible dans une Yougoslavie forte ».
[16] J’ai analysé ce processus contre-révolutionnaire global dans la Partie III, intitulée Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution, de mon livre Mondialisation capitaliste et projet communiste (Temps des cerises, 1997). Pour montrer par ailleurs que la contre-révolution vérifie « à l’envers » les lois de la révolution exposées en 1917 par Lénine dans L’Etat et la révolution et que, pour autant, la temporalité contre-révolutionnaire n’est pas un simple calque inversé de la temporalité révolutionnaire (il y a asymétrie, du point de vue de la construction de l’Etat de classe, entre une révolution émancipatrice et une contre-révolution asservissante, tournée contre l’immense majorité de la population), j’ai également écrit à la même époque une brochure intitulée L’Etat et la contre-révolution. Sur le plan de l’ontologie générale du temps, l’analyse de la contre-révolution confirme paradoxalement l’irréversibilité temporelle ; car même quand la révolution fait tourner la montre à l’envers, la défaisance contre-révolutionnaire ne passe pas exactement par les mêmes formes et étapes que la construction révolutionnaire.
[17] Le principe démocratique présidant à la départementalisation jacobine de la France était qu’aucun citoyen ne devrait désormais résider à plus de deux journées de cheval du chef-lieu, centre politique, civique, juridique et administratif du département.
[18] On pense à la nouvelle Angleterre « républicaine » de Cromwell, à l’Italie du Risorgimento, à la Seconde République espagnole, à la Révolution des Œillets, laquelle n’eût pas triomphé sans donner l’indépendance aux colonies portugaises d’Afrique, à la Chine populaire, qui n’a eu de cesse de réunifier le pays dépecé par les impérialistes occidentaux, au Vietnam de Ho Chih Minh ou à la Corée de Kim Il Sung, dont l’élan socialiste initial était inséparable de la lutte pour l’unité nationale, à l’Afrique du sud de Mandela mettant fin aux Bantoustans, etc. Notons que, tantôt, en fonction des rapports de classes locaux et nationaux, la territorialisation révolutionnaire centralise un pays donné, tantôt elle le décentralise. C’est ce qui rend aujourd’hui difficile les accordailles entre le mouvement progressiste français, qui tient à la République une et indivisible, et une large partie du mouvement progressiste ibérique, qui combat le centralisme fascisant cher à Franco et à Rajoy. Raison de plus pour que renaisse un Mouvement communiste international capable d’harmoniser l’action des communistes de différents pays en faisant converger leurs efforts tout en respectant la diversité des trajectoires historiques nationales.
[19] On ne réfléchit pas assez d’ailleurs, dans les milieux progressistes, au fait que la translation de la « concurrence libre et non faussée » de l’échelle nationale à l’échelle transnationale et transcontinentale n’établit nullement un nouveau « libéralisme ». Le néolibéralisme de la bourgeoisie devenue contre-révolutionnaire, impérialiste et monopolistique n’a que faire du libéralisme de feu la bourgeoisie révolutionnaire, productive et authentiquement concurrentielle. Le libéralisme encore progressiste d’un Condorcet exigeait un Etat-arbitre fort qui pût équitablement régler la concurrence, bien réelle alors, entre les entrepreneurs bourgeois. Et un tel Etat devait être fort, disposer d’une armée populaire et d’une Instruction publique et laïque permettant la méritocratie républicaine. Au contraire le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) a mis en place depuis fort longtemps (les choses se sont durcies sous la Cinquième « République ») un mécanisme unique unissant l’Etat aux monopoles capitalistes privés pour, en permanence, susciter le financement public du profit privé. Ce CME n’a nullement disparu à notre époque, malgré les criailleries anti-étatistes des néolibéraux. Certes, l’Etat-nation a été méthodiquement affaibli, non pas « par l’évolution économique », mais par les décisions prises par nos politiciens nationaux (c’est par ex. le banquier Pompidou qui a interdit à l’Etat français d’emprunter à taux zéro à la Banque de France nationalisé et qui a lancé la spirale de l’endettement sans fin en contraignant notre pays à emprunter à taux usuraires aux marchés financiers). Mais les mécanismes du CME se sont reconstitués plus fortement encore à l’échelle européenne ou à l’échelle régionale/métropolitaine avec la montée en flèche des subventions publiques au capital privé, des dégrèvements fiscaux accordés au grand patronat, de la suppression des cotisations patronales (en réalité, la baisse du salaire mutualisé et différé des travailleurs), de la privatisation-bradage des monopoles publics dépecés par les monopoles privés, etc. En réalité, la destitution de l’Etat-nation ne vise que la partie de l’ainsi-dit « Etat-Providence » dont la fonction re-distributive, sous l’impact des luttes syndicales, était d’organiser la protection sociale, d’équilibrer le développement des territoires (sans lequel toute nation finit par éclater) et de mettre en place les services publics indispensables au peuple. Quant à l’Etat-Providence destiné au grand patronat, il prospère comme jamais avec l’Empire européen en gestation où, fort loin des peuples (qui peut nommer « son » eurodéputé ?) et si près des lobbys bruxellois, le grand capital impose à jet continu ses intenables normes continentales antisociales et anti-environnementales.
Dans ce cadre, l’élargissement de la concurrence à tout un continent, avec appel d’offres continental imposé au plus petit maire voulant refaire ses trottoirs, est un coup de maître paradoxal pour le capital monopoliste : car cette concurrentialité paneuropéenne, voire « transatlantique », écarte de fait de la concurrence l’artisan, le petit commerçant, la PME, le petit paysan qui ne peuvent rivaliser, que ce soit au niveau juridique ou au niveau des prix, avec les très grosses boîtes : celles-ci ne laissent dès lors subsister les petites qu’en qualité de sous-traitants pressurés.
Bref, il se peut faire qu’en changeant de territorialité politique, la mise en concurrence, qui pouvait naguère agir localement ou nationalement comme un rempart antimonopoliste, change de fonction et sert en réalité le capitalisme monopoliste d’Etat. Freud n’a-t-il pas montré que le déplacement et la condensation sont des ruses des pulsions indicibles frappées par le refoulement ?
[20] Les accords inter-impérialistes sont toujours précaires et à terme, ils aggravent toujours les contradictions inter-impérialistes et les ferments de guerre impérialiste. L’euro fort aligné sur le mark ayant durablement plombé les économies grecque, italienne, portugaise, espagnole, et de plus en plus, l’économie française, l’industrie allemande, notamment chimique et métallurgique, s’est vu menacée d’une rupture de débouchés sud-européen. Très logiquement la BCE a alors rompu avec le dogme de la désinflation à tout prix et a fait tourner massivement la planche à billets, en prenant le risque de dévaluer l’euro ; elle a ainsi remis en cause le donnant-donnant inter-impérialiste qui interdisait à l’Europe allemande d’envahir le marché étatsunien (c’est pourquoi nous disions que le « libre échangisme » actuel est un crypto-protectionnisme germano-américain. C’est ce déséquilibre commercial structurel insupportable pour l’Oncle Sam, et pas seulement la bêtise de l’éléphantesque D. Trump, qui est à l’origine des énormes tensions commerciales – et plus si affinités – entre Washington d’un côté, Berlin et Bruxelles de l’autre.
[21] En 1792, les ouvriers parisiens assemblés en place de Grève protestaient contre la Loi Le Chapelier qui, sous couvert d’en finir avec les corporations, interdisait les droits de grève et « de coalition » (c’est-à-dire le droit de se syndiquer). Principal ministre de Louis XVI, La Fayette fit hisser le drapeau rouge de la loi martiale, ce qui signifiait : dispersion de la manifestation sous peine de fusillade. Celle-ci fit de nombreux morts chez les prolétaires, mais l’un d’eux s’empara du drapeau rouge bourgeois et y inscrivit ceci : « loi martiale du peuple souverain ». C’est depuis cette époque que, né peu après le drapeau tricolore de la Grande Révolution démocratique bourgeoise, et accompagnant le bonnet phrygien (qui, depuis l’antiquité, est le signe des affranchis) le drapeau rouge signifie, en son fond, « dictature du prolétariat ». Depuis cette date, il s’est parfois opposé au drapeau tricolore récupéré par la bourgeoisie réactionnaire, mais il s’est encore plus souvent allié à lui, d’abord contre le drapeau blanc monarchiste, ensuite pendant les luttes antifascistes du Front populaire et de la Résistance, aujourd’hui contre le drapeau bleu marial de l’UE et contre la flamme tricolore néofasciste du FN.
[22] La « réunification » allemande fut en réalité terriblement désavantageuse aux « Ossies » littéralement mis sous tutelle par l’Ouest capitaliste...
[23] J’aime tant l’Allemagne, disait l’écrivain gaulliste François Mauriac, que j’aime autant qu’il y en ait deux !
[24] D’un mal peut aussi naître un bien : l’unification de l’Irlande – per accidens en quelque sorte ! Mais quel intérêt cela garde-t-il pour le peuple irlandais si l’Eire unifiée n’est qu’un paradis fiscal de l’Europe atlantique en voie d’américanisation totale ?
[25] Le pire étant encore à chercher du côté du Grand Paris et du Grand Lyon, où la grande bourgeoisie admiratrice des Girondins se livre à une anglicisation massive et cherche même subrepticement à couper ces grandes villes françaises de l’ensemble national en délitement. Cf l’effarant livre de Jean-Paul Huchon, l’ex-président de la région francilienne qui déclarait sa haine de la France dans De battre ma gauche s’est arrêtée (dont on trouvera un commentaire critique au tout début de Patriotisme et internationalisme, G. Gastaud, éditions du CISC, 2011). C’est pourquoi il ne faut pas tomber dans le piège de criminaliser principalement les régions périphériques de l’Hexagone quand on veut comprendre le big-bang territorial « en marche » dans notre pays. L’éclatement territorial est bien conduit depuis Paris et Macron entend même se servir du séparatisme corse pour inscrire dans la Constitution (ou plutôt, dans la Dé-constitution ?) son destructif « pacte girondin », tout en érodant toujours plus le statut officiel unificateur du français en faisant adopter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales.
[26] Par l’intimidation de ceux qui ne parlent pas le « beau langage », mais surtout et de plus en plus, les langues nationales étant de plus en plus dévaluées et reléguées au second plan, éviction pure et simple de ceux qui ne parlent pas « la » langue chérie du CAC 40 et de Sir Emmanuel.
[27] Les directions de la SNCF, d’EDF, de la Poste, d’Orange... s’adonnent sans retenue à ces pratiques serviles.
[28] Si tout se fait en globish dans les entreprises, les salariés des pays européens vont voir, pour chaque emploi, le nombre de leurs concurrents prolétaires multiplié par dix et une « préférence nationale à l’envers », non moins odieuse que celle des lepénistes va s’instituer à l’encontre des travailleurs ne parlant « que » leur langue nationale, y compris contre les travailleurs immigrés francophones venus d’Afrique dans le cas de la France, lusophones dans le cas du Portugal, etc., va s’instituer avec à la clé une montée en flèche de la xénophobie chez les travailleurs, et notamment chez les ouvriers, ainsi marginalisés.
[29] L’Irlande ayant déposé le gaélique et Malte le maltais.
[30] Car l’anglais sert souvent de langue de repli, voire de revers, aux échanges scolaires internationaux organisés en d’autres langues, étudiées plus tardivement, si bien que le supranational domine et dévoie cet étrange et très inégalitaire « internationalisme » !
[31] Et non comme un ferment particulariste de dissolution de la citoyenneté française ou comme un prétexte au séparatisme euro-régionaliste.
[32] Qui aura réussi le tour de force de noyer l’Alsace dans le « Grand Est » et de ne même pas réunir Nantes à la Bretagne : qui ne voit que les arguments ethnico-culturels de la régionalisation ne sont que des prétextes et que le véritable but est le démontage de classe de la nation ?
[33] ...dont le jacobin Auguste Blanqui fût sans doute devenu le très charismatique chef de file si Thiers ne l’avait pas préventivement embastillé !
[34] Comme il sut l’être sous la Commune de Paris (qui prit corps parce que le peuple ouvrier refusait de livrer Paris aux Prussiens alors que Thiers voulait confisquer ses canons au Paris populaire), sous le Front populaire, durant la Résistance et à la Libération à l’initiative du PCF.
[35] Très offensivement, l’écrivain Kateb Yacine a déclaré que pour les Etats africains, notamment pour l’Algérie, « le français est un butin de guerre ». Ainsi chaque pays francophone doit-il appréhender le français : comme un bien commun internationaliste, comme une richesse nationale appropriée à chacune de nos histoires nationales, comme un trésor culturel appartenant, avec d’autres langues, à toute l’humanité ; et cela sans nier les autres langues nationales ou locales parlées sur son aire nationale propre.
[36] C. De Gaulle déclarait à Moscou en 1966 : « les Français savent que la Russie soviétique a joué le rôle principal dans leur libération ».
[37] Cf Exterminisme et criminalisation, cahier de la revue Etincelles ; G. Gastaud y commente le Projet de paix perpétuelle de Kant.
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